Cuba Solidarity Project : l'histoire d'une tentative de crime humanitaire


LETTRE OUVERTE ZOE VALDES


La Havane, le 9 février 2004

Exécrable Zoé Valdés

J'hésitais à vous écrire en espagnol (n'est-ce pas la langue que parle cet horrible Castro et peut-être avez-vous décidé pour cela même de ne plus l'utiliser ?), mais après la profession de foi tonitruante que vous venez de faire à M. Sarkozy, il serait mal venu de ma part de ne pas m'exprimer en français.

On a beau être une émigrée (pas une « exilée », ni même une « réfugiée », statuts auxquels vous ne pouvez prétendre), il y a quand même des limites à l'ignorance des moeurs de la société qu'on adopte : féliciter tout de go le « premier flic de France » de son « oeuvre d'assainissement de la délinquance » quand on sait ce que cela implique dans un gouvernement comme celui qui est au pouvoir dans l'Hexagone, c'est faire là une démarche à laquelle peu de gens se risqueraient dans une lettre publique ! Ça, on ne peut pas dire que vous entriez par le bon bout dans la société française : vous présenter quasiment en indic devant un ministre de l'Intérieur, ce n'est même plus de la méconnaissance, c'est du vice !

Et, à l'instar de tous les émigrés cherchant à se faire accepter, de tous les néophytes, vous en faites trop. Vos louanges à la France, à sa culture, à sa liberté et tout le saint-frusquin sont un peu démodées, ne trouvez-vous pas ? Là encore, déphasage d'émigrée ? « En France, j'ai appris ce qu'est la liberté. » Ça pourrait faire un beau titre dans le style du fameux "J'ai choisi la liberté" dont on était friand aux plus belles années de la guerre froide.

Le hic, avec vous - comme avec tous vos congénères contre-révolutionnaires (au sens littéral de : contre la Révolution), c'est que vous n'avez pas le sens des limites et que la vérité en prend un sérieux coup dans l'aile ! Votre description de vous-même comme faisant partie « de ces nombreuses familles cubaines vivant en France qui avons abandonné notre patrie poursuivis par la terreur » ne correspond pas exactement, tant s'en faut, à ce que nous savons ici de ce qu'a été votre vie à La Havane : quelle « terreur » avez-vous donc subie, pouvez-vous me le dire ? Alors, allez raconter à d'autres vos fariboles, Mme Valdés.

Et puis, « la terreur inoculée au plus profond de notre pensée, de nos comportements », « la manipulation de nos cerveaux » qui est « la plus terrible des tortures castristes », vous ne trouvez pas que c'est un peu faisandé, que votre « langue de bois » date un peu ? On aurait pu ingurgiter ça dans les années 50, mais en 2004, à l'époque d'Internet et des communications instantanées, ça ne passe plus. Vous retardez furieusement !

Oui, comme tous les contre-révolutionnaires cubains (parce que je me refuse à vous qualifier du terme facile d'anticastriste : ce n'est pas Castro que vous haïssez, mais la Révolution avec tout ce qu'elle représente), vous n'avez pas le sens de la mesure ! Tenez, je viens de conclure une Lettre ouverte à Serge Raffy à propos de son immonde pavé. Eh bien, lui comme vous, et vous comme lui, vous prenez les gens pour des sots, et vos protestations tombent dans le vide. Même l'administration Bush (et Dieu sait pourtant si elle a la haine de la Révolution cubaine chevillée à l'âme) ne se risquerait pas à dire, comme vous le faites sans broncher, que les « crimes du castrisme, les disparitions du castrisme durant quarante-cinq ans, totalisent infiniment plus que les crimes de Pinochet et de Stroessner, anciens dictateurs du Chili et du Paraguay ». Vous pouvez être sûre, Mme Valdés, que si c'était vrai, le département d'Etat ne laisserait pas échapper une occasion pareille. Et c'est bien justement pourquoi, sauf les convaincus d'avance, les USA ont tant de mal à faire passer leur résolution contre Cuba à la Commission des droits de l'homme de Genève.

Vous vivez donc dans la terreur à Paris, nous dites-vous. Décidément, le monde n'est plus vivable pour les « personnalités ». Et vous nous racontez sans ambages vos affres parisiennes, ces « mains fantômes » qui ont « cassé » votre voiture à six reprises, « un mystérieux incendie. dans le sous-sol de votre édifice », des « opposants cubains » brusquement poussés par des mains anonymes au moment où le flot de voitures repart au feu vert. Là encore, vous abusez, Mme Valdés. Laissez ça pour vos (mauvais) romans.

En quarante-cinq ans de « dictature castriste », jamais aucun « opposant » n'est mort dans des circonstances mystérieuses à aucun endroit du monde. Si vous êtes honnête, donnez-moi un seul nom ! Non que les services secrets cubains n'en seraient pas capables, car ils ont donné la preuve qu'ils sont excellemment formés, mais parce que ce n'est pas le « style de la maison ». Jamais la révolution cubaine n'a recouru à l'assassinat contre ses opposants. Et s'il vous reste encore un tant soit peu de décence, vous savez en votre for intérieur que c'est vrai.

Castro n'est pas Pinochet et n'a jamais organisé de « Légion Condor » ni commandité des crimes comme ceux dont été victimes, entre autres, Letellier aux USA, ou le général Prats en Argentine ou encore cet ancien dirigeant de la démocratie-chrétienne dont le nom m'échappe maintenant (Bernardo Leighton, il me semble) en Italie. Et vous mentez si vous dites le contraire. En revanche, je peux vous citer des dizaines de victimes d'attentats et de crimes commis par vos amis terroristes de Miami, depuis des assassinats de diplomates aux USA ou en Argentine, jusqu'à des bombes posées contre les ambassades cubaines au Portugal, à la Jamaïque et ailleurs, sans parler des soixante-treize morts du sabotage d'un avion cubain en plein vol au décollage de La Barbade, en octobre 1976.

Et vous savez mieux que quiconque que vous ne serez jamais cette victime que vous annoncez de la « dictature castriste ». Si Fidel avait les moeurs que vous lui prêtez et s'il décidait de recourir aux méthodes de Pinochet ou de Sharon ou de la CIA, il ne commencerait sûrement pas par vous. A part vos criailleries à forts décibels, vous n'êtes guère gênante, et vos glapissements de petit roquet ne font de dommages qu'aux tympans du petit groupe d'anticastristes patentés (je dirais : de métier) qui ont établi leur quartier général à Paris et se réunissent périodiquement ! Il y aurait d'autres priorités sur la liste, n'en déplaise à votre obèse égo.

Mais trêve de plaisanterie. Vous voilà donc vivant dans la « terreur » au beau royaume de la liberté, et vous demandez au Premier Flic de la doulce France de faire quelque chose contre « les criminels qui exercent comme diplomates au siège cubain et qui, sous couvert de l'immunité diplomatique, exercent la terreur dans les rues parisiennes ». Pas mal pour une petite émigrée (ni exilée, ni réfugiée, je le répète) qui paie sagement ses impôts. La terreur dans les rues parisiennes ! Arrêtez votre char, Zoé Valdés. A ce train-là, vous risquez de mourir bien plus vite de ridicule que d'une balle d'un maton castriste.

Seulement, voilà, le mot « terreur » est à la mode. Un excellent prétexte « bushien », comme chacun sait. Quel dilemme pour M. Sarkozy ? Va-t-il devoir bombarder l'ambassade de la rue Presles pour en finir avec ces méchants diplomates castristes qui traquent sauvagement dans les rues de la capitale ces pauvres brebis émigrées, accompagnées de leur pasteur Bob Ménard ? Alors, un petit conseil : coordonnez les choses avec lui (avec Sarko, je veux dire), parce que sinon il risque de vous tomber des bombes juste au moment où vous manifestez à dix ou vingt à distance prudente de l'ambassade cubaine ! Ou va-t-il devoir prendre enfin des mesures pour faire cesser toutes vos provocations et agressions contre la mission diplomatique et les dépendances d'un gouvernement avec lequel le sien a des relations normales ?

Il fut un temps où la France accueillait des exilés et réfugiés, - des vrais, ceux-là - fuyant les dictatures chilienne, brésilienne, argentine, uruguayenne et tant d'autres - des vraies, celles-là - installées, faut-il vous le rappeler, sous le parrainage d'un gouvernement qui vous tient à coeur. Cette époque est heureusement révolue. Mais comme, selon Marx (pardonnez-moi de mentionner ce nom exécrable), l'histoire se répète sous forme de comédie ou de caricature, les nouveaux « émigrés » sont plus papistes que le pape et plus sarkorziens que Sarkozy lui-même. Si la France avait jadis quelque chose à gagner avec ceux qui venaient chercher une terre d'asile, entre autres écrivains et artistes, je ne saisis pas du tout son intérêt à voir s'installer sur son sol des gens de votre acabit, Mme Valdés. Mais c'est là, bien entendu, un signe des temps ! Avant, les vrais exilés étaient de gauche et d'extrême gauche ; aujourd'hui, les faux sont de droite et d'extrême droite : la cour était pourtant déjà pleine, et, comme dans le caveau de Brassens, il va falloir se tasser.

De toute façon, je me demande si vous n'êtes pas un peu maso sur les bords : vouloir faire chuter la « dictature castriste », c'est scier la branche sur laquelle vous êtes assise. A supposer que vous y parvinssiez un jour (je galèje, bien entendu), vous vous retrouveriez au chômage ! Car n'allez pas croire que les petits succès de librairie que vous obtenez sont dus à vos talents d'écrivain : il fut un temps où la NRF Gallimard, dont la rigueur littéraire était fameuse, n'aurait jamais publié vos romans de quai de gare. En ce monde qui a viré tout sec à droite, vous répondez à l'attente d'un certain pan de l'intelligentsia et du monde politique et des médias français contemporains. Le jour où il n'y aurait plus de « dictature castriste », votre nom sombrerait dans l'oubli le plus complet.

Quoi qu'il en soit, si vous vouliez être un peu utile à la société si merveilleusement idyllique que vous avez choisie et que vous nous peignez, vous pourriez tout aussi bien choisir un autre métier un peu plus digne que celui d' « anticastriste » qui, nouveau signe des temps, s'il était recensé, ferait assurément partie de ceux que les économistes appellent les « emplois informels ».

Jacques-François Bonaldi
La Havane
jadorise@hotmail.com