Cuba Solidarity Project : l'histoire d'une tentative de crime humanitaire

Forum Mondial Social 2001
Porto Alegre, Brésil
Intervention du 28 janvier 2001

LA DICTATURE GLOBALE ET LA PROMESSE DE JOSE MARTI

Ricardo Alarcon de Quesada (Cuba)

Le troisième millénaire s'ouvre sur la consécration de la tromperie. Le mensonge systématique, industrialisé, nous envahit jour et nuit par le biais de la technologie en constante rénovation monopolisée par une poignée d'entreprises de plus en plus réduite.

On veut nous faire croire que nous accédons à un autre monde, au village global enfin édifié, mais jamais par le passé les différences de niveau de vie qui séparent les Nations n'ont été aussi accentuées. Si en 1820 le PIB par habitant des pays riches était trois fois supérieur à celui des pays pauvres, il est aujourd'hui 74 fois supérieur.

Le nombre de ceux qui vivent aujourd'hui dans la misère dépasse la population totale de la terre telle qu'elle était à l'aube du 20ème siècle. Et la population continuera de s'accroître principalement dans le tiers-monde à hauteur d'un Mexique par an, et en même temps, dans des continents entiers l'espérance de vie diminuera et dans bon nombre de pays le chiffre de la population se réduira de plusieurs millions.

Ceux qui souffrent de la faim ou de dénutrition ou qui meurent de maladies évitables n'auront jamais été aussi nombreux alors qu'il est possible d'augmenter les récoltes, de multiplier les aliments et de trouver de nouveaux vaccins, médicaments et équipements médicaux.

Jamais les conflits armés, la violence et la criminalité ne s'étaient répandus autant que ces dernières années où l'on ne cesse de chanter les louanges d'un nouvel ordre international fondé sur la paix et la stabilité. On suppose que les gouvernements n'interviendront pas, ils ne peuvent ni ne doivent intervenir, qu'opérera seulement "la main invisible du marché", que l'initiative privée sans qu'interviennent d'odieuses réglementations ni entraves bureaucratiques gênantes se chargera elle-même de prodiguer bonheur et bien-être. La politique doit être reléguée dans l'oubli et laisser une liberté absolue aux marchands. Là se trouve peut-être le plus gros mensonge. Les gouvernants n'ont jamais été aussi forts et interventionnistes. Ils n'ont pas renoncé à l'exercice de l'autorité et la politique n'a pas abandonné non plus ses anciens privilèges. Mais leur fonction a été complètement inversée. Les marchands sont entrés dans le temple et font la loi.

Il n'est pas vrai que l'état ait disparu et que se soit installé à sa place une espèce d'anarchie universelle. Le nouvel ordre international est en réalité le fruit de la pression gouvernementale. Il est concrètement la conséquence de l'hégémonie indiscutée d'un gouvernement qui a un nom et un prénom, celui qui dirige l'empire étasunien.

Jamais à aucun autre moment de l'histoire un groupe d'individus n'a atteint un pouvoir comparable. Il l'exerce sur des alliés et des adversaires autant dans les relations économiques que dans les institutions internationales, il manipule des gouvernements étrangers qui sont autant d'instruments dociles, il opprime les travailleurs et le peuple nord-américain dont il extrait aujourd'hui des bénéfices plus grands qu'à aucune autre époque. De plus, il les écrase sous un système qui les tiers-mondise et les aliène. Dans ce pays qui est le plus riche et le plus puissant, 43 millions de personnes n'ont pas d'assurance maladie, une partie importante de la population vit dans la pauvreté et l'éducation est en pleine crise. Ces gens n'ont pas accès non plus aux nouvelles technologies.

Une enquête que vient de publier l'université du Massachusetts révèle que dans plusieurs communautés urbaines du Nord-Est dont Boston et New York, 56% des personnes interrogées ne connaissent "que peu ou rien" sur Internet et 80% d'entre elles sont impatients de le découvrir. D'après le Département du Commerce, seulement 16% des familles de latinos et 19% des familles afro-américaines y ont accès.

Une dictature globale à laquelle l'ONU n'échappe pas est en train de s'installer.

Parce que le Siège de l'Organisation était sur leur territoire, les Etats-Unis ont obtenu pendant des années de copieux bénéfices et ont engrangé des milliards de dollars pour les dépenses que sont obligés de faire à New York le secrétariat de l'ONU ainsi que l'ensemble de ses agences, les organismes et les diplomates du monde entier. Cependant, depuis des années, Washington a imposé une situation doublement anormale : d'abord les Etats-Unis sont l'unique pays qui s'est vu accorder une limite maximum à sa contribution au budget de l'organisation sans que lui soient appliqués les paramètres en vigueur pour les autres pays. Par-dessus le marché, ils ont réclamé des délais prolongés pour le paiement de leur apport financier déjà réduit. Selon la Charte de San Francisco ce dernier point aurait du entraîner la perte de leurs droits.

Mais c'est l'inverse qui s'est produit. L'ONU a négocié avec son plus gros débiteur et celui-ci a converti sa dette en un instrument de chantage et de pression.

En échange du paiement d'une partie de sa dette, l'ONU lui a consenti une réduction supplémentaire et s'est engagée également à opérer des modifications dans sa gestion administrative afin de satisfaire les demandes nord-américaines. Auparavant, le Conseil de Sécurité avait reçu dans le cadre d'une session extraordinaire le sénateur Jesse Helms l'ennemi le plus violent du système multilatéral qui évidemment a salué avec jubilation un arrangement qui illustre en fait la reddition honteuse du monde face à l'arrogance de l'Empire.

Les Etats-Unis n'avaient aucun motif de se plaindre de l'ONU. Non contents d'être les principaux bénéficiaires de son budget, ils l'ont utilisée pour réaliser les objectifs de leur politique extérieure.

Ils l'ont fait en dictant les normes et les conditions en ce qui concerne l'assistance aux pays sous développés qui maintenant est presque totalement inexistante. En revanche, ce qui a augmenté sans cesse c'est le recours à l'ONU et spécialement à son Conseil de Sécurité invariablement inféodé à Washington, comme instrument d'intervention et d'ingérence dans le monde entier. Effectivement ils ont réussi à modifier et à déformer les propositions et les principes de la Charte de San Francisco sans que la communauté internationale ait jamais donné son accord. Ces dernières années l'ONU a été plus active que jamais et elle s'est ingérée dans les conflits internes de quelques états, sous couvert d'une soi-disant "diplomatie préventive" ou de la prétendue "intervention humanitaire", pseudo-doctrine imposée de façon arbitraire et sélective au gré des intérêts nord-américains. Des casques bleus inspectent et contrôlent les élections, organisent, établissent et remplacent des gouvernements, dirigent et supervisent des polices locales.

En même temps, suite à l'interdiction de Washington, l'ONU ne fait rien pour mettre en pratique ses propres décisions qui, elles, ont été réellement discutées et approuvées démocratiquement. Le conflit du Moyen-Orient est également une interminable succession de résolutions qui ne sont pas respectées et de l'application desquelles personne ne se soucie. Les promesses de coopération pour le développement des pays sous développés sont restées lettres mortes depuis le jour où elles ont été adoptées : personne ne s'est jamais soucié de la modeste promesse de dégager dans ce but 0,7% du PIB. Les déclarations solennelles prononcées dans des Conférences extraordinaires de Chefs d'Etat sur des questions vitales pour l'humanité ne sont plus que des textes oubliés ou bien ouvertement abandonnés comme c'est le cas par exemple des problèmes de pollution de l'environnement, du réchauffement de la Planète et des changements de climat.

Bien qu'ils consacrent une grande partie de leur temps et de leur ressources à surveiller les processus électoraux, ni les Nations Unies ni l'OEA ne se sont rendu compte encore de la scandaleuse fraude électorale qui vient de se produire précisément dans le pays où elles ont toutes les deux leur Siège. Elles ne se sont pas souciées de ce problème bien que se soit produit des violations en tout genre y compris la privation du droit de vote de presque 180.000 électeurs. Maintenant le Super-état mondial est administré par un régime dépourvu de caution morale et de légitimité. Par pur caprice, les Etats-Unis se sont arrogé la possession d'un système politique prétendument supérieur qu'ils tentent d'imposer au monde entier comme modèle exclusif. D'abord ils ont vidé l'idéal démocratique de tout contenu – tout serait réduit à ce qu'ils appellent des "élections compétitives" -, ensuite avec le mercantilisme croissant de la politique, ils ont converti ces compétitions en une farce d'où est exclue la majorité du peuple, et maintenant ils ont transformé la farce en un spectacle honteux et antidémocratique.

Hans Kelsen a démasqué depuis longtemps le caractère fictif de la prétendue démocratie représentative, mais il aurait difficilement pu imaginer l'ignoble bourbier dans lequel elle pouvait sombrer.

La nouvelle administration, engendrée d'une façon aussi crapuleuse, menace le monde de dangers nouveaux et gravissimes pour la paix et la survie de l'homme. Parmi les plans qu'elle a annoncés se trouve l'annulation du traité ABM et le développement du système national de défense stratégique c'est à dire le déploiement de nouveaux missiles nucléaires dans le but d'affronter des adversaires inexistants. C'est le retour à la guerre des galaxies que Reagan a conçue en pleine guerre froide. Il s'agit de déclencher une nouvelle course aux armements sans aucun sens ni justification.

Un système essentiellement irrationnel a besoin pour se perpétuer de fabriquer des conflits et d'inventer des ennemis.

La guerre froide est terminée mais l'OTAN loin de disparaître se développe, est entré finalement en action, élargit son champ d'opérations et assume en outre des fonctions policières.

L'idée du désarmement général et complet est renvoyée aux oubliettes et désormais personne ne se souvient des partis pris pour la paix et le développement, dont on parlait à l'époque de l'affrontement entre l'Est et l'Ouest.

Au contraire on nous menace aujourd'hui d'une logique d'armement effrénée complètement absurde après la disparition de l'Union soviétique et qui provoquerait un déluge de dépenses dont le seul bénéficiaire serait le complexe militaro-industriel. Les dangers de destruction de l'environnement augmenteront et l'on assistera à la création d'instruments de nature à faire pression sur d'autres états et à les soumettre. Ceci dans le but également de tromper les travailleurs nord-américains et de leur refuser ce dont ils ont besoin pour vivre, pour soigner et pour éduquer leurs enfants.

Guerre des galaxies ultramoderne, déchaînement nucléaire qui n'exclut pas l'usage de l'uranium appauvri ni d'autres moyens pour anéantir l'homme et son environnement. Mais aussi guerre à l'ancienne pour coloniser et réprimer. Pour la préparer, ils entraînent leurs armées à des techniques d'invasion et d'occupation de territoires étrangers et ils font endurer le martyr à l'île portoricaine de Vieques.

Nous sommes face à un pouvoir hypertrophié qui étend ses tentacules sur tout le globe, tel une gigantesque araignée.

Le gouvernement de l'Empire, entre les mains des principales firmes capitalistes, sert et représente un seul groupe d'individus les plus riches d'entre les riches. Il ne permet à personne de s'interposer et sa volonté doit être respectée par tous.

Le FMI, la Banque Mondiale et d'autres entités du même acabit sont ses outils principaux. Ils agissent comme d'efficaces et implacables instruments d'une structure verticale de domination, véritable pyramide dont le sommet est invisible.

Pour s'imposer il démantèle toute autre autorité : déréglementer, privatiser, ouvrir des marchés, supprimer des subventions, réduire la dépense sociale, laisser faire, tels sont les ordres qu'il dicte aux autres par l'intermédiaire des institutions "internationales" dont il contrôle les mécanismes, le Super-gouvernement n'a besoin de personne d'autre pour gouverner. Au passage il applique également aux travailleurs américains certains de ses ordres après les avoir convertis en dogmes, et parmi eux, ceux qui sont susceptibles de favoriser le plus l'augmentation de ses bénéfices.

Le néo-libéralisme est le début de la fin de la "démocratie représentative". Le caractère factice que celle-ci a toujours eu dans des sociétés fondées sur l'inégalité apparaît maintenant dans toute sa nudité.

Bien que l'état néo-libéral prétende encore faire illusion aux gens il lui est très difficile de simuler qu'il représente le peuple. Il n'y a plus de citoyens mais des consommateurs. Les pauvres, les exclus, sont les nouveaux barbares, des étrangers dépourvus de droits.

L'abstention devient de plus en plus prédominante et dans quelques pays elle devient la principale tendance politique. L'acharnement à la combattre, à la manière capitaliste, intensifie le mercantilisme, fait de l'argent le grand électeur et augmente inévitablement la corruption.

L'abstentionnisme ne reflète pas seulement le rejet qu'opposent au système quelques secteurs d'une population politiquement consciente. Pour des millions de citoyens des pays capitalistes il reste encore un long chemin à parcourir avant d'atteindre vraiment la franchise électorale. Témoin le cas des Etats-Unis, iceberg dont on a entrevu la pointe récemment. Leur système électoral est organisé précisément pour qu'une partie seulement des citoyens obtienne la condition d'électeur et pour que parmi ces derniers une partie seulement, celle qui pourrait être manipulée par l'appareil, exerce effectivement son droit de vote. Depuis la sacro-sainte norme selon laquelle toute élection doit se passer un mardi ouvré jusqu'à un complexe enchevêtrement de restrictions à l'échelon fédéral, de l'état et local, tout à été conçu pour que l'électorat soit essentiellement blanc, anglo-saxon et avec un niveau de revenus moyen ou élevé.

Lorsque comme le 7 novembre dernier, des milliers de nouveaux électeurs noirs ont réussi à se mobiliser, alors on ne recule devant rien, même pas faire appel à la police, pour les empêcher de voter ou bien tout simplement on n'enregistre pas leur vote et on ne leur permet pas non plus de faire des réclamations.

Le fait que le peuple ne compte pour rien dans ce système a été prouvé par la manière dont le plus gros scandale de l'histoire politique de ce pays a été assumé et résolu. Personne n'a eu l'idée de proposer ce qui cependant aurait été élémentaire : recommencer les élections en Floride ou au moins dans les circonscriptions où des irrégularités ont été constatées. Agir ainsi aurait voulu dire que l'on reconnaissait au peuple une prérogative qu'il ne possède pas, celle de décider : ses compétences doivent se limiter à ce qu'une partie seulement du peuple aille aux urnes une fois tous les quatre ans. C'est pour cela qu'aucun dirigeant démocrate ou républicain, aucun des membres de ce parti unique que Nader a baptisé "Républicrate" ne l'a proposé. Par-dessus le marché, ils n'ont pas non plus exigé de rechercher et de sanctionner les nombreuses fraudes et violations flagrantes des droits de dizaines de milliers d'électeurs majoritairement afro-américains.

Six semaines de manœuvres et de litiges ont tourné autour d'un seul point : recompter ou non les bulletins de ceux qui avaient le droit de vote. Finalement après avoir reçu sans aucun doute des instructions de la ploutocratie qui exerce réellement le pouvoir là-bas, les hiérarchies des deux factions se sont réparti les prérogatives et les pouvoirs du Sénat et ont proclamé vainqueur le candidat pour lequel ne s'étaient pas prononcé plus de 52% des votants comptabilisés. Elles se réunirent ensuite pour chanter les louanges de la "démocratie représentative".

C'est ainsi que l'on refuse effectivement à la majorité des citoyens le droit de choisir ses supposés représentants, unique droit que la "démocratie représentative" leur reconnaît verbalement sur le plan politique.

Mais les sociétés capitalistes développées ne se composent pas seulement de citoyens. Il faut tenir compte aussi des millions d'étrangers résidents légaux ou non qui travaillent plus que quiconque, produisent des richesses, développent des services, grossissent les rangs de l'armée et connaissent des conditions d'exploitation et d'exclusion très souvent brutales, et qui n'ayant pas la citoyenneté, ne disposent même pas de ce maigre droit de vote.

Pour eux, la "fiction de la représentation" n'existe même pas. Il s'agit cependant d'une partie substantielle de la population de ces pays, celle dont le taux de natalité est le plus élevé.

Dans un rapport diffusé à la fin de l'an 2000, la CIA estime qu'actuellement les étrangers représentent en moyenne 15% de la population de ces pays et cette proportion continuera d'augmenter sensiblement puisque l'émigration est l'un des phénomènes décisifs de l'évolution du monde dans les prochaines années. Elle augmentera comme conséquence inévitable des inégalités qu'accentuera la globalisation et parce qu'en outre avec la tendance à la stagnation et à la diminution de la population des pays les plus avancés, ceux-ci continueront d'exiger sa présence irremplaçable : le capitalisme développé continuera de voler du personnel qualifié au Tiers Monde – au moins 190.000 par an dans le cas des Etats-Unis – et il appartiendra aux pays du Sud de réaliser les tâches les plus dures et les moins payées.

Evidemment ces chiffres ne décrivent pas complètement le phénomène. La CIA n'a pas les chiffres exacts de la toujours croissante immigration illégale, ni ceux des innombrables victimes du commerce clandestin de femmes et d'enfants. Ce dernier point, à savoir l'esclavage de femmes prostituées et l'existence d'enfants soumis au travail forcé, trait distinctif de la post-modernité, attire l'attention de nombreux observateurs parmi lesquels l'ONU qui estimait en 1998 ce trafic à 4 millions de personnes par an.

La société capitaliste développée a besoin de la masse de miséreux qui peuplent sa périphérie et qui s'installent également en nombre croissant à l'intérieur de son territoire, elle en a besoin mais en même temps elle les rejette et les exclut. L'ampleur du phénomène alarme la CIA qui voit là une source future de tensions sociales et politiques capables même de provoquer des changements dans l'identité nationale de quelques pays.

Le thème de l'émigration est un exemple notoire de manipulation de l'information. Tout le monde est au courant du mur de Berlin et de sa démolition. Mais on sait très peu de choses sur celui qui a commencé à être édifié par la suite à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. Elle a été le théâtre de morts encore plus nombreuses, soigneusement passées sous silence par les mass-média. Cependant, rien que dans la zone californienne entre 1994 et 1999 furent découverts 750 émigrants morts. Ceux-là au moins furent dénombrés, mais personne n'apporte les chiffres de ceux que le désert a ensevelis ou qui sont morts à d'autres endroits de la longue frontière. Néanmoins, l'occupation principale du Consulat mexicain de San Diego consiste toujours à "recueillir des cadavres".

L'expansion de l'usage des nouvelles technologies favorise en outre de nouvelles formes de déracinement qui affectent autant les travailleurs des pays périphériques que ceux des centres dominants. On parle déjà des nomades du 21ème siècle appelés "cybernomades".

Des travailleurs temporaires ou sous contrats spéciaux qui s'ajoutent au courant migratoire ou qui depuis leur pays vendent leur force de travail à des corporations situées à l'extérieur. De l'autre côté se trouvent les travailleurs et les employés des grands centres industriels qui ont vu se réduire la moyenne de stabilité de l'emploi de plus de 23 ans il y a un demi-siècle à moins de 4 ces 10 dernières années. Selon une étude du Massachusetts Institute of Technology, 25% des ouvriers aux Etats–unis travaillent à temps partiel, mais en Californie cette situation est celle des deux tiers des travailleurs.

Le capitalisme néo-libéral tend à effacer ce qui sépare ses citoyens de ses barbares. S'ils arrivent à surmonter divers écueils, les premiers conservent le privilège exclusif d'être considérés comme des "électeurs" dont le seul rôle est de choisir parmi des candidats hors de leur contrôle qui formeront des assemblées complètement soumises au pouvoir de l'argent. Mais les uns et les autres sont impuissants face à ce que Thomas Friedman a appelé "l'anxiété inhérente à la globalisation" qui "est la peur du changement rapide provoquée par un ennemi que tu ne peux voir, ni toucher ni sentir – la sensation que ta vie peut être bouleversée à chaque instant par des forces économiques et technologiques anonymes".

On n'ignore pas cependant qui sont les maîtres de ces forces ni qui sont les responsables de leur action dévastatrice sur les peuples du Tiers Monde et sur la classe ouvrière du Premier.

Au fond, nous arrivons au dénouement d'un vieux débat. Avec la déroute du "Socialisme réel", l'Empire croit possible d'écraser aussi l'idéal démocratique. Les concessions et les manœuvres pour affronter les exigences d'un régime véritablement populaire ne lui semblent plus indispensables. Maintenant la vieille mystification qui consiste à pratiquer la "délégation" d'autorité comme base et comme objectif du système est plus utile que jamais. C'est la "démocratie représentative" qui a gagné la guerre froide, c'est à dire le modèle politique qui réduit à un strict rôle de "représentation" la participation des gens au gouvernement de la société. Tout le triomphalisme de ces idéologues, toute la colossale débauche de propagande au sujet de "l'échec du socialisme" et de "la fin de l'histoire", ne reflètent pas autre chose que le besoin, vital pour le grand capital, de convaincre les foules de l'idée que l'aspiration millénaire de l'humanité se satisfait de la participation épisodique de quelques-uns à un collège électoral. La démocratie "représentative" est l'unique démocratie possible et comme elle a déjà vaincu son terrible ennemi, il n'y a plus rien à faire, la longue marche pour la démocratisation doit s'arrêter.

Il faut reconnaître les succès indubitables qui se sont accumulés ces dix dernières années. Jamais en si peu de temps on n'avait adopté autant de décisions qui affectent profondément tant de gens sans tenir compte de leur avis. Ainsi entrent en vigueur des directives du FMI et de la Banque Mondiale, des subventions sont supprimées, des programmes sociaux disparaissent, des écoles et des hôpitaux ferment, on inaugure des mesures d'austérité économique et financière, on privatise des usines et des services, on vend des routes, des prisons et des cimetières, des entreprises fusionnent et sont dissoutes, on renonce à sa monnaie propre, on aliène des ressources naturelles, des pays sont étouffés au profit de marchés étrangers.

De telles décisions ne sont jamais discutées avec les peuples qui en supporteront les conséquences, elles ne sont presque jamais examinées par les parlements qui sont censés les représenter. Chaque jour, nombreux sont ceux qui apprennent par un communiqué de presse que leur vie, celle de leur communauté, celle de leur pays a été irrémédiablement bouleversée et cela pour toujours.

Bien qu'il parle de la liberté et de la libre circulation des idées, le capitalisme néo-libéral souffre d'une incurable agoraphobie. L'idée d'hommes organisés qui se réunissent et agissent dans un ensemble cohérent et motivé n'a plus cours.

C'est en parlant d'individus isolés, d'êtres non reliés par des syndicats, des partis ou des journaux que Brzezinski annonçait que l'on pourrait "manipuler les émotions et contrôler la raison" et réaliser le véritable "rêve américain", fabriquer "le consensus". Bien avant que ne naisse la mère de la brebis Dolly les "scientifiques" du capitalisme rêvaient dans leurs laboratoires idéologiques du clonage mental.

Mais leur chimère est irréalisable. Comme obéissant à une étrange loi, les pauvres, les misérables, les oubliés, ceux que l'on veut exclure et éliminer se multiplient et avancent jusqu'à assiéger la forteresse dorée de ceux qui prétendent inutilement les faire disparaître. Après tout que possèdent-ils d'autre si ce n'est la capacité de reproduire sans cesse une espèce qui refuse de disparaître ?

Comment un système qui écrase des nations entières, qui porte atteinte à la vie et marginalise ses propres citoyens peut-il prétendre à la pérennité ? Une société où l'homme est de trop ne peut durer éternellement.

Par sa cupidité effrénée et son désir de s'approprier toute la planète, le capitalisme pose un dilemme critique : ou bien sa voracité illimitée détruit la nature et la civilisation ou bien on en finit définitivement avec lui afin de donner naissance à une nouvelle société, juste, vraiment humaine. Un demi-siècle après, voici que revient sous forme de certitude la prophétie si critiquée de Schumpeter : "une forme de socialisme surgira inévitablement de la décomposition tout aussi inévitable du capitalisme".

Avant de se décomposer et de commencer à décliner, le capitalisme devait d'abord triompher, atteindre son déploiement maximum, abolir toute restriction et s'imposer universellement.

Mais il ne tombera pas de lui-même il va falloir faire des efforts pour préparer l'apparition d'un ordre vraiment humain.

Il va falloir développer de nouvelles formes et des méthodes de lutte intégrant les possibilités de communication et d'échange instantanés qu'offre la technologie actuelle. La bataille contre l'Accord Multilatéral d'Investissements a constitué une expérience importante qui peut entraîner d'autres actions indispensables.

Pour la première fois peuvent se réunir dans un même élan les luttes des nations opprimées et celles des salariés des pays dominants et peuvent se joindre à leur marche les secteurs et groupes religieux ainsi que ceux qui ont été rejetés pour un motif quelconque, ainsi que tous ceux qui veulent préserver la vie et sont capables d'aimer et de créer.

Jamais auparavant il n'avait été possible de concevoir un front qui rassemble l'ensemble de l'humanité.

Il faut éradiquer tout sectarisme, toute attitude étroite et mesquine, toute vision limitée et réductrice. Il faut créer une nouvelle Internationale rassemblant ceux qui cherchent un monde solidaire et libre, en harmonie avec la nature et respectant pleinement la dignité de chaque femme et de chaque homme. La civilisation disparaîtra si nous ne parvenons pas à mettre l'Empire en déroute, si nous sommes incapables de faire place à l'humanisme. Le futur sera socialiste ou ne sera pas.

Un socialisme divers, multicolore, qui ne sera pas imposé de façon dogmatique, qui ne sera le "calque et la réplique" de personne, mais, comme le voulait Mariategui, sera la "création héroïque" de chaque peuple. Ce sera l'apogée de la démocratie, la réalisation des rêves, des idéaux, des utopies, qui ont animé l'être humain tout au long des siècles.

Un jour comme aujourd'hui, naquit à Cuba José Martí qui nous a enseigné que "la Patrie c'est l'humanité". Il était encore un enfant lorsqu'en 1868, nous les Cubains, avons déclaré "une guerre à mort à l'exploitation et à la discrimination de l'homme par l'homme" et que nous avons commencé notre révolution. Un quart de siècle plus tard c'est lui qui allait la diriger jusqu'au moment de sa mort prématurée. Peu avant de partir pour sa dernière bataille, confiant et lucide, il nous a légué cette phrase qui si elle était alors une promesse devient aujourd'hui une mission et une certitude : "nous conquerrons la justice totale".