Cuba Solidarity Project : l'histoire d'une tentative de crime humanitaire


ALLOCUTION de FELIPE PÉREZ ROQUE DEVANT L'ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DES NATIONS UNIES, le vendredi 26 septembre 2002


Excellences

Nous avons eu droit, au siècle passé, à deux terribles guerres mondiales où périrent plus de quatre-vingts millions de personnes.

On aurait pu croire que la leçon avait été apprise et que l'Organisation des Nations Unies voyait le jour pour que la guerre disparaisse à jamais. La Charte, adoptée à San Francisco voilà bientôt soixante ans, proclamait la résolution de « préserver les générations futures du fléau de la guerre ». Or, nous avons souffert depuis des guerres d'agression et de conquête, des guerres coloniales, des guerres frontalières et des guerres ethniques. De nombreux peuples n'eurent d'autre solution que faire la guerre pour défendre leurs droits. Qui plus est, le fléau de la guerre a, ces treize dernières années, enlevé six millions de vie en plus.

Voilà six décennies, l'ordre mondial proclamé dans la Charte des Nations Unies reposait sur l'équilibre militaire entre deux superpuissances. Le monde bipolaire qui vit le jour engendra des affrontements, des divisions, la guerre froide et quasiment une guerre nucléaire qui aurait été dévastatrice.

Ce n'était pas le monde idéal, tant s'en faut. Pourtant, l'une des deux superpuissances ayant disparu, le monde actuel est pire et encore plus dangereux.

De nos jours, l'ordre mondial ne peut plus se fonder sur les « sphères d'influence » de deux superpuissances militaires, ou sur la « dissuasion réciproque ».

Sur quoi donc devrait-il se fonder ? Sur la reconnaissance honnête et généreuse de la part de la seule superpuissance qu'elle doit, non pas faire obstacle, mais contribuer à la construction d'un monde pacifique où tous aient droit à la justice et au développement.

La guerre en Irak contribue-t-elle à cet objectif ? Non. Ses résultats contrarient absolument l'idéal de préserver la paix, de renforcer le rôle des Nations Unies et de consolider le multilatéralisme et la coopération internationale. La triste vérité est que ceux qui sont le mieux à même de prévenir et d'éliminer les menaces à la paix sont justement ceux qui provoquent aujourd'hui la guerre.

Le gouvernement des Etats-Unis devrait-il reconnaître cette vérité sur laquelle presque tous les présents dans cette salle tombent d'accord ? Oui.

En quoi cela serait-il humiliant ou porterait-il tort au prestige de cette grande nation ? En rien. Tout le monde reconnaîtrait que ce serait là une rectification bénéfique pour tous, puisque cette guerre a été déclenchée avec le soutien de vraiment très peu de gens – par étroitesse de vue ou par intérêts mesquins – qu'il a été prouvé que les prétextes invoqués n'étaient que cela et qu'on peut constater la réaction d'un peuple qui, comme le fera toujours n'importe quel peuple envahi et occupé, commence à lutter et continuera de le faire pour le respect de son droit à l'autodétermination.

Ainsi donc, l'occupation de l'Irak doit-elle cesser ? Oui. Au plus vite. Elle est à la source de problèmes nouveaux et plus graves, non de leur solution.

Doit-on laisser les Irakiens établir librement leur gouvernement à eux, leurs institutions, et décider de leurs ressources naturelles ? Oui. C'est leur droit et ils ne cesseront de se battre pour le récupérer.

Doit-on exercer des pressions sur le Conseil de sécurité pour qu'il adopte des décisions qui l'affaibliront encore sur le plan moral ? Non. Cela liquiderait la dernière possibilité de le réformer à fond, de l'élargir et de le démocratiser.

Le sort des Nations Unies se joue aujourd'hui dans le dénouement de la crise internationale provoquée par la guerre en Irak.

Le plus grave des dangers qui nous guettent aujourd'hui serait la persistance d'un monde où régneraient la loi de la jungle, le pouvoir des plus forts, les privilèges et le gaspillage de quelques rares pays, d'une part, les dangers d'agression, le sous-développement et le désespoir pour la grande majorité, de l'autre.

Imposera-t-on à nos peuples une dictature mondiale ou alors préservera-t-on les Nations Unies et le multilatéralisme ? Tel est le dilemme.

Nous sommes tous d'accord, ce me semble, que les Nations Unies jouent aujourd'hui un rôle insignifiant ou qu'elles marchent sur cette voie.

Toutefois, certains d'entre nous le disent avec inquiétude et s'efforcent de renforcer l'Organisation. D'autres le disent en occultant leur satisfaction et nourrissent l'espoir d'imposer leurs visées au monde.

Demandons-nous donc en toute franchise : quel rôle joue aujourd'hui l'Assemblée générale ? Presque aucun, disons-le tout net. C'est juste un forum de discussion sans la moindre influence réelle et sans le moindre rôle pratique.

Les relations internationales sont-elles régies par les principes et les objectifs consacrés dans la Charte ? Non. Pourquoi donc, alors que la philosophie, les arts et les sciences atteignent des niveaux sans précédents, proclame-t-on de nouveau la supériorité de certains peuples sur d'autres, appelle-t-on d'autres peuples, qu'on devrait traiter en frères, des « trous perdus de la planète » ou « la périphérie euro-atlantique de l'OTAN » ?

Pourquoi certains d'entre nous se croient-ils en droit de lancer une guerre unilatérale, alors que nous avons tous proclamé dans la Charte des Nations Unies « qu'il ne sera pas fait usage de la force des armes, sauf dans l'intérêt commun » et que nous devions « prendre des mesures collectives » en vue de maintenir la paix ? Pourquoi ne parle-t-on plus de « réaliser par des moyens pacifiques… le règlement de différends » ?

Pouvons-nous croire que tous les pays cherchent à « développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l'égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d'eux- mêmes » ? Comment se fait-il alors que mon peuple a été en butte et est encore en butte à plus de quatre décennies d'agressions et de blocus économique ?

La Charte que nous avons adoptée établit « le principe de l'égalité souveraine » de tous les Etats. Sommes-nous vraiment égaux et jouissons-nous des mêmes droits en tant qu'Etats membres ? Selon la Charte, oui ; selon la réalité sans fard, non.

Le respect du « principe de l'égalité souveraine » des Etats qui devrait être la clef de voûte des relations internationales contemporaines ne pourra s'établir que lorsque les pays les plus puissants accepteront dans la pratique de respecter les droits des autres, même si ceux-ci n'ont pas la force militaire ni le pouvoir économique pour les défendre ? Les pays les plus puissants et les plus développés sont-ils donc prêts à respecter les droits d'autrui, même si cela porte, si peu que ce soit, atteinte à leurs privilèges ? Je crains que non.

Les principes du non-recours à la menace ou à l'emploi de la force, de la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats, du règlement des différends par des moyens pacifiques, du respect de l'intégrité territoriale ou de l'indépendance politique de tout Etat sont-ils ou non en vigueur ? Dans la Charte, selon sa lettre et son esprit, oui. Mais, dans la réalité, est-ce bien vrai ?

Certes, un petit groupe de pays développés a bénéficié de cette situation ces dernières décennies. Mais cette époque est révolue. Ils commencent à leur tour à être victimes des politiques impériales d'une superpuissance. Dès lors, ne devraient-ils pas envisager, faisant preuve de modestie et de bon sens, de travailler de pair avec les plus de cent trente pays du tiers monde qui ont dû souffrir cet ordre injuste et qui sont prêts à tenter de persuader le plus puissant de renoncer à son arrogance et de remplir ses devoirs de fondateur des Nations Unies ?

Cuba est d'avis, monsieur le Président, que nous ne devons ni ne pouvons renoncer au multilatéralisme ; que nous ne devons ni ne pouvons renoncer aux Nations Unies ; que nous ne pouvons ni ne devons renoncer à la lutte pour un monde de paix, de justice, d'équité et de développement pour tous.

Aussi, estime-t-elle qu'il nous faut atteindre trois objectifs immédiats.

En premier lieu, la fin de l'occupation de l'Irak, le transfert immédiat du contrôle réel de la situation aux Nations Unies et la récupération de la souveraineté de ce pays et la mise en place d'un gouvernement légitime issu de la volonté du peuple irakien. Le partage scandaleux des richesses de ce pays doit cesser sur-le-champ.

Ce serait bénéfique aux Etats-Unis, dont les jeunes meurent là-bas en livrant une guerre injuste et sans gloire ; ce serait bénéfique à l'Irak, dont le peuple pourra entreprendre une nouvelle étape de son histoire ; ce sera bénéfique aux Nations Unies qui ont été aussi victimes de cette guerre ; et ce sera bénéfique à tous nos pays en proie à la récession économique internationale et à l'insécurité croissante qui nous menace tous.

En deuxième lieu, il nous faut nous engager sans plus de retard dans une réforme réelle et, surtout, dans une démocratisation profonde des Nations Unies.

La situation est d'ores et déjà intenable. La preuve en est l'incapacité honteuse du Conseil de sécurité d'abord à empêcher la guerre en Irak, puis à exiger du gouvernement israélien qu'il n'expulse ni n'assassine le leader du peuple palestinien qui, selon ce qu'avait décidé ce même Conseil voilà plus de cinquante ans, aurait dû disposer depuis longtemps d'un Etat indépendant.

Que le gouvernement des Etats-Unis ait recouru à vingt-six reprises au droit de veto pour protéger les crimes d'Israël est la preuve qu'il faut abolir cette prérogative !

Une réforme qui en revienne aux racines mêmes des Nations Unies à leur fondation, qui garantisse le respect réel de la Charte. Qui rétablisse les mécanismes de sécurité collective et l'emprise du droit international.

Une réforme qui garantisse la capacité des Nations Unies de préserver la paix, de conduire la lutte pour le désarmement général et complet, y compris nucléaire, auquel de nombreuses générations ont aspiré.

Une réforme qui rende aux Nations Unies leurs prérogatives dans la lutte pour le développement économique et social et pour les droits élémentaires – tels les droits à la vie et à l'alimentation – de tous les habitants de la planète. Et ceci est d'autant plus nécessaire que le néo-libéralisme a échoué d'une manière fracassante et qu'une nouvelle occasion de fonder un nouveau système de relations économiques internationales se présente maintenant.

Il nous faut redonner leur rôle aux Nations Unies, et il faut que tous les Etats, petits ou grands, en respectent la Charte, tout en veillant à ce que cette réforme ne naufrage pas, sans bruit, dans une adaptation bureaucratique de ce qu'il reste des Nations Unies aux intérêts et aux lubies de quelques pays riches et puissants.

Enfin, il nous faut reprendre la discussion des graves problèmes économiques et sociaux qui frappent le monde aujourd'hui. Donner la priorité à la bataille pour le droit au développement de presque cinq milliards de personnes.

Au Sommet du Millénaire, nous nous étions engagés à travailler à des objectifs très modestes et largement insuffisants. Tout ceci a été jeté aux oubliettes et l'on n'en parle même plus. N'empêche que onze millions d'enfants de moins de cinq ans mourront cette année-ci, victimes non du terrorisme, mais de dénutrition et de maladies qu'on peut prévenir.

Discutera-t-on un jour dans cette salle, Excellences, en faisant preuve de réalisme et d'un esprit de solidarité, de la façon de diminuer de moitié d'ici à 2015 – selon la Déclaration du Millénaire – la quantité de personnes qui vivent dans l'indigence, soit plus de 1,2 milliard, et la quantité de personnes qui souffrent de la faim, soit presque un milliard ?

Discutera-t-on du sort des presque neuf cent millions d'adultes analphabètes ?

Ou serait-ce que la Déclaration du Millénaire restera lettre morte, elle aussi, à l'instar du Protocole de Kyoto et des décisions d'une bonne dizaine de sommets de chefs d'Etat ?

Les pays développés offriront cette année aux pays du tiers monde, au titre de l'Aide publique au développement, environ 53 milliards de dollars. Mais ils en encaisseront, au titre du service de la dette extérieure, plus de 350 milliards. Si bien qu'à la fin de l'année, notre dette extérieure aura augmenté.

Les créanciers pensent-ils vraiment que cette situation injuste pourra durer toute la vie ?

Devons-nous, nous les débiteurs, nous résigner à être pauvres toute la vie ?

Ce panorama d'injustices et de dangers pour la majorité des pays est- il vraiment celui dont avaient rêvé les fondateurs des Nations Unies ? Non. Ils avaient rêvé eux aussi, tout comme nous, qu'un monde meilleur est possible.

Telles sont les questions auxquelles nous souhaiterions que certains dans cette salle, avec tout le respect que nous leur devons, répondent.

Je ne parle pas de Cuba qui, vouée à la mort parce qu'elle veut être libre, a dû se battre seule, pensant non seulement à elle, mais à tous les peuples de la planète.

Je vous remercie.