Cuba Solidarity Project : l'histoire d'une tentative de crime humanitaire

Pax Christi et Cuba : ONG ou Cheval de Troie ?
Ou la nouvelle stratégie des Etats-Unis vis-à-vis de Cuba

Ce texte est un extrait du livre Dissidents ou Mercenaires ? publié avec l'aimable autorisation des auteurs.
Il s'agit d'un interview de Mme Lidwien Zimpolle Coordinatrice de la Section Amérique latine à Pax Christi Hollande
 Voir aussi la lettre ouverte à Pax Christi (février 2001)


Quelques perles de Madame Zumpolle ou l'art de dire n'importe quoi, et même son contraire :

"Nous nous sommes aperçus qu'il n'y avait [à Cuba] ni éducation ni santé."

"Bon, à vrai dire cette fois-là, le seul dissident que nous avons rencontré était Osvaldo Paya, du Movimiento Cristiano (Mouvement Chrétien). Et tout ce qu'il nous racontait était épouvantable ! Je connais la situation colombienne, elle est terrible : là-bas il y a 30.000 assassinats par an à cause de la violence politique... Mais à Cuba !"

"Parce que là-bas les gens doivent parler tout bas, car ils se sentent persécutés par la Sécurité de l'Etat. Cela les rend malades. Je ne connais pas d'autre pays où les gens ont le visage presque déformé à force de faire des grimaces pour parler bas et dans la crainte, comme ça, sur le côté..."

"Je considère Castro comme un criminel. (...) II est fou. Et je n'ai pas peur de le dire. Qu'il vienne chez moi s'il veut ! II ne me fait pas peur !"

"Et nous n'avons pas rencontré tellement de groupes. Ce n'est pas nécessaire ; n'importe qui dans la rue te dit tout. (...) Et il y a tellement de répression !"

Supposons que vous êtes le gouvernement cubain. Moi, je suis un dissident et je suis financé par les agences états-uniennes. Que feriez-vous ?
Je crois que je te mettrais en prison. Je ferais ce que fait le gouvernement cubain.


"Il est certain que les Américains sont très contents de notre Mouvement... Je veux dire, de ce que nous avons appelé "Plate forme pour les droits de l'homme et la démocratie à Cuba ". "

LIDWIEN ZUMPOLLE
Coordinatrice de la Section Amérique latine à Pax Christi Hollande



Lorsque nous l'avons appelée pour lui demander un rendez-vous, Lidwien Zumpolle nous a posé une série de questions. Elle cherchait surtout à savoir comment nous avions appris que Pax Christi Hollande soutenait la dénommée dissidence cubaine. En entendant nos réponses, elle a éclaté de rire et ajouté que les Européens ne savaient pas se taire. Pour lui montrer la diversité de nos sources d'information, nous lui avons parlé d'un article de la presse états-unienne d'où il ressortait que son Institution avait des affinités avec la stratégie de l'administration Clinton.[The Miami Herald - Miami, 28 décembre 1996.] Elle a ri une nouvelle fois et a pu conclure que ses activités étaient connues publiquement.

En décembre 1996, Pax Christi Hollande envoya une convocation à plusieurs organisations non gouvernementales européennes qui travaillent dans le domaine des droits de l'homme ou du développement. Elle les invitait à constituer la "Plate-forme européenne pour la démocratie et les droits de l'homme à Cuba." Politiquement indépendante, disait l'invitation. Ainsi, le 21 février 1997 eut lieu la première réunion à La Haye en Hollande. Une bonne partie des organisations convoquées n'y assistèrent pas, car la proposition ne correspondait pas à leurs critères par rapport au problème cubain. Comme le programme de la réunion avait un caractère "non public", nous avons seulement pu confirmer que Reporters sans frontières, Justice et Paix d'Italie et d'Espagne et H. Boll Stiftung d'Allemagne, étaient présentes. Nous n'avons pas non plus eu connaissance des accords finaux.

En survolant l'histoire très récente, il nous a semblé que cette Plate-forme s'inscrivait dans la continuité de ce que le gouvernement des Etats- Unis avait déjà mis en marche en 1995. Voyons un peu. Richard Nuccio, à cette époque conseiller du président Clinton, fut chargé de lancer le projet. L'initiative avait pour objet d'impliquer les ONG états-uniennes qui entretenaient des relations avec leurs homologues cubains dans la déstabilisation du gouvernement cubain. Le plan devait adopter des mesures qui influeraient non seulement sur la population, mais aussi sur les membres " modérés" du gouvernement, du Parti communiste et des Forces Armées. I1 fallait se rapprocher, peu à peu, de ces différents secteurs jusqu'à les convaincre que la seule alternative était la transition vers le capitalisme.

Mais presque toutes les ONG refusent le plan de Nuccio. Freedom House est de celles qui acceptent et, pour commencer, elle reçoit un demi million de dollars en octobre 1995. Une bonne partie de cette somme est immédiatement destinée à payer les déplacements, en tant que touristes, d'anciens fonctionnaires ou citoyens d'Europe occidentale et de l'ex-bloc de l'Est, ayant, de préférence, résidé dans l'Ile par le passé. Leur rôle principal est de recruter d'anciens amis pour organiser des groupes dissidents.

En 1996, quand la loi Helms-Burton est promulguée, Nuccio démissionne et Eizenstat est nommé à sa place. Comme son prédécesseur, il doit, entre autres, se réunir avec les ONG. L'opération doit désormais s'étendre au Canada et à l'Europe.

Grâce à des déclarations ultérieures de Eizenstat, devant la Commission de relations extérieures du Congrès des Etats-Unis, en janvier 1997, on peut conclure que Pax Christi Hollande n'était pas la première à avoir reçu la proposition en Hollande, encore moins en Europe. En revanche, c'est bien elle qui a accepté de s'impliquer dans un projet qui n'a aucun rapport avec ses objectifs humanitaires de défense des droits de l'homme. Eizenstat n'a pas hésité à affirmer publiquement : "plusieurs pas positifs ont déjà été parcouru pour promouvoir la société civile indépendante à Cuba (...). Des Organisations non-gouvernementales, sous la direction de la (sic) Pax Christi (dont le siège est en Hollande)' ont augmenté leurs efforts pour renforcer le secteur indépendant (...).""

Ce n'est donc pas par hasard que Janiset Rivero, du Directorio Revolucionario Cubano, ou Umberto Esteve, secrétaire général du Parti démocrate-chrétien, tous les deux à Miami, nous ont dit tout le bien qu'ils pensaient de cette organisation catholique.

Les réponses de Mme Zumpolle au cours de l'interview permettent de conclure que Pax Christi Hollande a pour but de contribuer à briser l'actuel système cubain. Ce n'est donc pas pour rien que la Hollande est en train de devenir, après l'Espagne, une base d'où les groupes d'extrême droite tels que ceux dirigés par la FNCA, Hubert Matos, Carlos Alberto Montaner et Ignacio Rasco, peuvent continuer à s'infiltrer en Europe.

L'obstination de Pax Christi Hollande à s'engager aux côtés de la dissidence interne et dans la déstabilisation de l'Etat cubain, s'est confirmée les 28 et le 29 novembre 1997.

A cette date, elle organisa à Rome la deuxième réunion de la Plate-forme européenne pour les Droits de l'homme et la démocratie à Cuba. Le programme de discussion comportait seulement trots points : insister auprès du Vatican pour que le Pape fasse pression sur le gouvernement cubain pour "les droits de l'homme et la démocratie"; insister pour que les entreprises qui investissent à Cuba adoptent le " code de conduite " proposé dans les dénommés "Principes Arcos"; "la prostitution enfantine et le tourisme sexuel à Cuba".

Dès les premiers jours d'octobre, quand Pax Christi Hollande lance l'invitation, elle se voit confrontée aux autres sections de Pax Christi dans le monde. Celles d'Amérique latine, d'Italie et des Etats-Unis - cette dernière étant l'une des plus puissantes - s'opposent radicalement au programme et au caractère comploteur de leur homologue hollandais.

D'après ce que Lidwien Zumpolle nous a dit au téléphone, quelque quinze ONG européennes ont assisté à l'événement. Elle a refusé de nous donner leurs noms : "ce n'est pas public. Ces ONG ne veulent pas avoir de problèmes avec les autres." Mme Zumpolle a confirmé qu'aucune organisation spécialisée en prostitution enfantine n'avait assisté à la réunion et que seul un document -arrivé d'Angleterre - dont elle a aussi refusé d'indiquer la provenance, servait d'outil de travail sur le sujet.

Le seul acte public de cette Plate-forme fut une conférence donnée par Dariel Alarcon, "Benigno", et le prêtre Miguel Loredo. Le premier se trouvait en Bolivie avec le Che en 1967 et a déserté la Révolution il y a quelques années. Loredo, un autre invité spécial de Pax Christi Hollande, fut présenté comme une preuve vivante de la "répression du gouvernement cubain contre l'Eglise ". I1 est vrai que le prêtre a purgé dix ans de prison. Motif: en mars 1966, il avait caché Angel Betancurt dans son couvent pendant deux semaines puis avait tenté de le faire sortir clandestinement de Cuba. Betancurt avait assassiné deux membres de l'équipage et blessé un autre, alors qu'il tentait de prendre en otage un avion de Cubana de Aviacion. Loredo, en sortant de prison, s'en fut à New York où il se lia aux groupes d'extrême droite de l'exil.

Je frappe à la porte à l'heure prévue. Mme Zumpolle apparaît et après un bref échange de politesses, nous nous installons dans la petite cour arrière de sa maison. Nous restons presque trois heures. Une fois le sujet "Cuba" épuisé, nous passons à la Colombie. En bonne eurocentriste, elle est persuadée d'être un acteur clé dans la pacification de ce pays. Elle a beaucoup à dire: entre autres, elle reconnaît - et c'est le plus grand reproche qu'on puisse lui faire - éprouver une grande admiration pour Carlos Castano, le trafiquant de drogue et chef paramilitaire colombien. Celui-ci, bras droit de l'armée dans la stratégie contre le mouvement populaire et guérillero, parsème de cadavres la zone bananière d'Uraba, au nord-est du pays. Les yeux brillant de plaisir, elle me confie: "Je pourrais vous raconter beaucoup de bonnes choses que Castano fait pour le processus de réintégration des paysans."

Madame Zumpolle, pourquoi Pax Christi Hollande a commencé à s'intéresser à Cuba ?

Tu sais qu'en 1990, I'URSS était déjà en train de se retirer. Alors l'économie a commencé à se porter très mal. Et face à la pauvreté en hausse, le gouvernement a répondu par plus de répression politique. Et aucune ouverture. C'est pourquoi en 1991, nous avons décidé d'envoyer une petite délégation. Mais au départ, ils nous ont refusé le visa. Nous avons su que le gouvernement avait dit: "qu'ils aillent se faire foutre"...

Ils se sont exprimés ainsi ?

Non, non. Nous avons su qu'ils n'avaient pas bien réagi à La Havane quand ils ont appris que nous allions parler avec la dissidence. A ce moment-là, ils nous ont envoyés non pas au diable, mais à Miami. Mais comme la Guerre du golfe a éclaté, nous avons dû retarder le voyage de six mois, juste au moment où Castro et ses alliés étaient réunis pour le IVème Congrès du Parti communiste. Une fois sur place, nous avons commencé à nous rendre compte du mensonge cubain.

Quel était ce mensonge ?

Que Cuba était un paradis socialiste. Nous nous sommes aperçus qu'il n'y avait ni éducation ni santé. Que cette société était une dictature. Nous avons parlé avec beaucoup de gens, mais toujours enfermés dans leurs maisons, avec les fenêtres fermées pour que les voisins ne s'aperçoivent de rien.

Je connais beaucoup de gens qui vont régulièrement à Cuba et ils n'ont jamais vécu cela. Et ce ne sont pas des gens qui sont entièrement d'accord avec le système cubain. Moi-même, je suis allé à Cuba, j'ai parlé avec beaucoup de gens et je n'ai jamais eu l'impression d'être harcelé. Ou est-ce parce que vous sentiez que vous étiez en train de comploter ?

Non, non, notre travail n'était pas clandestin.

Et comment êtes-vous entrés en contact avec la dénommée dissidence ?

Par l'intermédiaire de relations de relations. Et des gens ordinaires qu'on a rencontrés là-bas. Bon, à vrai dire cette fois-là, le seul dissident que nous avons rencontré était Osvaldo Paya, du Movimiento Cristiano (Mouvement Chrétien). Et tout ce qu'il nous racontait était épouvantable ! Je connais la situation colombienne, elle est terrible : là-bas il y a 30.000 assassinats par an à cause de la violence politique... Mais à Cuba !

Combien y a-t-il d'assassinats politiques à Cuba ?

A Cuba, il n'y a pas d'assassinats. Mais c'est une dictature psychologique, schizophrénique. Entre nous, je t'assure que je préfère vivre en Colombie qu'à Cuba.

Mais à Cuba, il n'y a pas d'assassinats politiques. En Colombie, il y en a 30.000 par an, sans compter les milliers de disparus...

Ecoute, c'est très difficile à expliquer. A Cuba, c'est une répression très sophistiquée. C'est quelque chose qui vient des Comités de quartier, du Parti communiste, des syndicats réels, puisqu'il n'y en a pas d'indépendants. II y a tellement de formes de contrôle public sur les individus, que c'est à en devenir fou. J'ai connu beaucoup de sociétés d'Amérique latine et je me suis aperçue que la société cubaine est très différente.

Là-dessus, nous sommes entièrement d'accord : c'est un autre système politique.

Bien sûr, le système a permis des améliorations dans l'éducation, à la campagne, un peu dans le domaine de la santé, dans le sport. C'est pour ça que je dis que c'est un autre système. Mais tout cela n'est rien par rapport à la répression. Je considère que ces progrès sociaux ne sont que du maquillage pour faire bonne impression à l'extérieur.

Vous qui connaissez la pauvreté en Amérique latine, vous pouvez imaginer combien de centaines de milliers de personnes aimeraient avoir accès à ce " maquillage ". D'autre part, dans toute l'Amérique latine, il n'y a pas de maquillage, mais en revanche il y a une répression féroce.

Mais en Colombie, par exemple, les gens peuvent prendre des initiatives. Essayer de faire des choses pour sortir de la misère. C'est vrai, ils risquent de se faire suer, mais au moins ils peuvent essayer. A Cuba, tout est paralysé. Et c'est faux de dire que c'est la Russie qui est coupable de cette situation parce qu'elle ne les aide plus. Ni l'embargo des Américains. La situation a toujours été mauvaise. J'ai parlé pendant des milliers et des milliers d'heures avec des Cubains. Je veux dire, des centaines d'heures. Ce sont des gens qui ont été tellement enfermés, tellement réprimés, qu'une fois qu'ils peuvent parler, ils n'en finissent plus. Ils parlent et ils parlent.

Mais c'est dans la nature des Cubains d 'aimer parler. Je crois que c'est même une qualité de tous les Latino-américains. Mais je crois que les Cubains sont les plus forts.

Oui, oui. Les Colombiens aussi parlent beaucoup. Mais ici, chez moi, nous avons fait des thérapies avec quelques Cubains. Et ils se sont mis à la fenêtre pour crier : "A bas Fidel". Parce que là-bas les gens doivent parler tout bas, car ils se sentent persécutés par la Sécurité de l'Etat. Cela les rend malades. Je ne connais pas d'autre pays où les gens ont le visage presque déformé à force de faire des grimaces pour parler bas et dans la crainte, comme ça, sur le côté...

Je n'ai jamais vu un Cubain ni une Cubaine avec la bouche ou les joues déformées. Même des malades. Même ceux qui se disent dissidents. Je n'ai jamais eu l'impression qu'ils faisaient des grimaces spéciales pour parler. Et en Colombie, vous n'avez pas vu la tête que font des milliers de paysans ou de citadins quand ils voient arriver l'armée ? Et au Pérou ? Et au Guatemala ? Et au Salvador ? Et les enfants des rues au Brésil ? Je peux continuer long temps. Excusez-moi de vous le rappeler, mais je connais la problématique politique et sociale d'Amérique latine.

Mais tous les Cubains souffrent de névrose parce qu'ils ne peuvent pas s'exprimer...

Revenons au sujet. Je suis sûre que c'est une excuse du régime cubain de dire que les Etats-Unis sont responsables de tout le chaos interne. C'est ridicule. Je suis sûre que Castro n'a pas intérêt à ce que l'embargo soit levé, ni la loi Helms-Burton. L'embargo n'existe pas, le régime peut acheter dans n'importe quel pays !

Mais je crois que le problème de l'Etat cubain n'est pas de pouvoir acheter : c'est qu'il ne dispose pas de devises. La monnaie cubaine, le peso, n'est pas acceptée sur le marché international.

Oui, peut-être depuis l'année 1989. Mais le boycott existait déjà.

Oui, mais Cuba avait établi des relations commerciales équitables avec les pays de l'ex-bloc de l 'est.

Quand Castro recevait cette aide, il disait qu'il se moquait du boycott. Pourquoi n'en fait-il pas autant maintenant ?

Et comment un pays peut-il survivre sans devises ? Et on ne peut nier que Cuba se heurte sans arrêt à des obstacles au niveau du commerce international. On ne peut nier que les Etats-Unis font pression sur tous les pays et les citoyens qui veulent faire des affaires avec Cuba.

Nous avons parlé avec de nombreux gouvernements et même avec celui des Etats-Unis. Et nous lui avons proposé de freiner les gens trop radicaux de Miami, pour qu'ils arrêtent de faire pression pour l'application de la loi Helms-Burton, parce que cela aide Castro. L'embargo lui sert de prétexte pour ne pas donner à manger au peuple.

Madame Zumpolle, quelles activités avez-vous mené en revenant de cette première visite à Cuba ?

Nous avons fait un rapport en plusieurs langues et nous l'avons distribué : nous avons commencé à travailler avec les Nations Unies et le Parlement européen. Et nous avons lancé une campagne de soutien pour les " sans voix ", la dissidence interne comme Osvaldo Paya. C'était un travail diplomatique. Et au début, on nous a reproché de faire corps avec la politique des Américains. Mais nous avons rétorqué que nous travaillions pour les droits de l'homme et que l'Etat cubain est criminel. Je le dis du gouvernement cubain comme je l'ai dit du gouvernement colombien...

Je suis colombien et j'insiste : cela me semble exagéré que vous compariez I'Etat cubain à l'Etat colombien qui est reconnu comme assassin et terroriste.

Je considère Castro comme un criminel. Et cela ne me dérange pas de le dire ; il a réprimé un peuple entier. Regardez l'éducation à Cuba : c'est une éducation militaire ! II est fou. Et je n'ai pas peur de le dire. Qu'il vienne chez moi s'il veut ! II ne me fait pas peur !

Madame Zumpolle, le travail en faveur des droits de l'homme est-il neutre ou fait-il partie du jeu politique mondial ?

Bien sûr qu'il est neutre... ! Pourquoi me le demandes-tu ? A cause de ce que je dis de Fidel Castro ?

Peut-être. Mais cela me surprend que quelqu'un d'une position si élevée dans cette organisation catholique s'exprime ainsi.

Mais Fidel Castro a enfermé ce peuple. Même les Soviétiques ne savaient pas ce qui se passait dans la rue. Quand ils ont quitté Cuba, ils se sont entretenus avec nous, de manière plutôt secrète. Ils voulaient savoir si les gens étaient prêts à se soulever contre Castro. Ces Soviétiques souhaitaient qu'à Cuba se produise la même ouverture que chez eux.

Cuba est un pays féodal, médiéval en ce qui concerne le monde du travail. Nous voulons qu'à Cuba il y ait des syndicats indépendants. C'est pourquoi nous sommes maintenant plongés dans une campagne de "Code de conduite", qui s'adresse aux investisseurs qui vont à Cuba. Ces entreprises internationales doivent soutenir le travailleur cubain pour qu'il s'organise indépendamment du gouvernement.

Et pour vos campagnes, vous avez reçu le soutien d'autres ONG européennes ?

Ce n'est pas facile de mobiliser les organisations internationales européennes contre le gouvernement cubain. Mais au moins, nous luttons pour qu'elles sachent qu'il y a une dissidence interne et qu'elles croient en elle.

Si je ne me trompe pas, Pax Christi Hollande est revenu à Cuba à trois reprises. Avez-vous réussi à rencontrer d'autres organisations dissidentes ? Et le gouvernement cubain a-t-il entravé vos activités ?

Nous y sommes retournés mais avec un visa de touristes. Mais, pourquoi le gouvernement allait-il entraver notre travail ? C'est interdit de parler avec les gens ?

Et nous n'avons pas rencontré tellement de groupes. Ce n'est pas nécessaire ; n'importe qui dans la rue te dit tout. Par ailleurs, il est difficile de rencontrer des gens appartenant à des groupes organisés, parce qu'il n'y a pas de transport ni de téléphone. Et il y a tellement de répression !

Mais malgré cette répression dont vous parlez, vous avez pu parler avec beaucoup de gens. II me semble que vous auriez aussi bien pu contacter les dénommés dissidents, parce que d'après ce que vous dites, ils sont nombreux. D'autre part, le téléphone et les transports fonctionnent : pas comme en Europe, mais ils fonctionnent !

Mais là-bas, tout le monde surveille tout le monde !

Vous êtes au courant que ces groupes dits dissidents ont reçu de I'argent, ou de l'aide d'un autre type, du gouvernement des Etats-Unis et de I'extrême droite de l'exil ?

Lesquels ?

Par exemple, Gustavo Arcos, que l'on couvre d'éloges dans le monde entier. D'autre part, il y a des documents officiels du gouvernement desEtats-Unis qui donnent le nom des groupes qui ont été financés. Même Concilio Cubano a reçu des directives et de l'argent de l'extrême droite de l'exil.

Mais il y a aussi d'autres groupes, comme celui d'Elizardo Sanchez qui est soutenu, bien que très modestement, par un gouvernement européen.


Et alors ? Quel est le problème ? Cela ne justifie pas qu'ils soient réprimés. Je n'étais pas au courant de ce que tu dis, mais je te crois. Et quel est le problème ? Ces dollars servent à ces gens pour vivre. Et s'ils reçoivent un autre type d'aide, quel est le problème ?

Supposons que vous êtes le gouvernement cubain. Moi, je suis un dissident et je suis financé par les agences états-uniennes. Que feriez-vous ?

Je crois que je te mettrais en prison. Je ferais ce que fait le gouvernement cubain.

Alors, quelle est la différence ?

Mais, là-bas il y a des personnes qui reçoivent de l'argent du gouvernement français, belge, hollandais... Et alors, quel est le problème ? Je suis formellement partisane de l'ouverture.

Et si ce type d'ouverture sert à déstabiliser votre nation ?

Attendez. Concilio Cubano avait un principe de base : il était non-violent... Bien entendu, le gouvernement cubain aussi a dû financer plusieurs de ces groupes... Mais je crois que les Américains n'ont pas été intelligents.

Les documents et la pratique démontrent que le gouvernement des Etats-Unis a changé de tactique depuis quelques années. Le langage belliqueux a changé, même chez les leaders de l'extrême droite de l'exil. Clinton a nommé des ambassadeurs spéciaux pour traiter les affaires cubaines...

Nous avons parlé avec Eizenstat. II propose de soutenir la dissidence pacifique et nous aussi. Et je crois que c'est très bien, c'est très intelligent. En plus, c'est la première fois qu'ils écoutent les organisations européennes. Et Clinton fait ça parce qu'il ne veut pas de problèmes avec les chefs d'entreprise européens. Clinton sait que la loi Helms-Burton n'est pas nécessaire pour renverser le gouvernement de Castro. J'espère qu'ils vont continuer comme ça.

On a entendu dire que Eizenstat avait offert de l'argent aux ONG européennes qui se pliaient à son projet.

A quelles organisations ? A nous, il ne nous a rien dit. Quand il a commencé à parler de financement, nous lui avons dit que les Etats-Unis ne devaient, d'aucune manière, soutenir économiquement les groupes de droits de l'homme en Europe, parce qu'on allait nous comparer avec les gens de Miami. Par contre Eizenstat a dit que cette aide économique pouvait s'obtenir par l'intermédiaire des institutions européennes à Bruxelles. Je lui ai dit que l'argent n'était pas un problème, parce que quand il y a une conviction, l'argent apparaît. J'ai toujours trouvé de l'argent pour mes projets.

Et les Européens ont acquis la conviction qu'il faut aider les dénommés dissidents ?

Ça vient. Ça vient. Au début de l'année 1997, nous nous sommes réunis avec une quinzaine d'ONG et d'organismes européens, qui n'ont rien à voir avec les droits de l homme pour constituer la Plate-forme...

Excusez-moi de vous interrompre, mais pourquoi n'étiez-vous pas plus nombreux, puisqu'il y a tellement d'ONG en Europe ?

Nous avons lancé beaucoup d'invitations. Mais seule cette quinzaine d'organisations ont accepté. Peut-être que d'autres comme Terre des Hommes-France ou Oxfam-Belgique n'ont pas osé venir parce qu'elles ont des projets à Cuba et elles ne veulent pas les perdre. II est vrai que Oxfam-Belgique... eux, ils défendent une position de soutien au gouvernement... Je crois. En tout cas, ils ne veulent pas dénoncer le gouvernement cubain.

Nous avons donc organisé cette réunion pour voir ce qu'on pouvait faire ensemble pour Cuba. Et nous allons chercher du soutien pour la dissidence. Mais pas seulement un soutien financier, car c'est secondaire. Nous allons chercher une reconnaissance internationale, pour que la dissidence sente qu'elle est soutenue politiquement et moralement.

Les gens de Miami m'ont appelé pour protester parce qu'on ne tenait pas compte d'eux ; et parce qu'ils croyaient qu'on allait nous donner beaucoup de dollars. Des dollars que selon eux, nous allions utiliser sans les prendre en compte. Mais ici en Hollande, les groupes pro-cubains aussi ont dit que la Plate-forme était organisée, manipulée et financée par les Américains...

Je crois que c'était facile de dire que cette rencontre était financée et soutenue par les Etats-Unis, car quelques jours avant, Eizenstat était passé par ici. Drôle de coïncidence, vous ne croyez pas ?

Nous avons vu Eizenstat en novembre à peu près, et à ce moment-là, nous étions déjà plusieurs ONG à essayer de coordonner nos activités. Mais je crois bien que cette réunion a été utile à Clinton pour convaincre - en janvier - le Congrès américain de repousser la mise en vigueur de la loi Helms-Burton. Grâce au voyage d'Eizenstat, Clinton a pu donner comme argument au Congrès qu'en Europe commençait un mouvement en faveur des droits de l'homme et de la démocratisation à Cuba, que les Européens n'étaient plus disposés à donner autant de soutien à Fidel Castro. Notre réunion fut un des éléments qui les influença. Mais la déclarationde l'Union européenne, stimulée par le gouvernement espagnol, a également été très utile. Tu connais cette déclaration ? Elle est excellente ! Tout cela a eu lieu autour de la tournée d'Eizenstat, mais ce n'était pas la conséquence de cette tournée. Et j'en suis ravie !

Donc cette nouvelle tactique des Etats-Unis, que vous considérez comme quelque chose de très intelligent, s'accorde avec le soutien à la dissidence interne que Pax Christi Hollande et d'autres ONC européennes sont en train de développer ?

II est certain que les Américains aussi sont très contents de notre Mouvement...Je veux dire, de ce que nous avons appelé Plate-Forme pour les droits de l'homme et la démocratie à Cuba. Car ils ont vu que maintenant les ONG commencent à se rendre compte de ce qui se passe à Cuba. Ils peuvent constater que beaucoup de personnes, connues comme progressistes, s'expriment également en faveur des droits de l'homme et de la démocratisation à Cuba.

Et dans la réunion qui a eu lieu ici en Hollande, en avril 1997, étiez-vous parmi les organisateurs ?

Non. Trois partis hollandais y ont assisté, mais c'est le Parti libéral qui avait pris l'initiative. Ca doit être parce que Carlos Altberto Montaner, de Madrid, fait partie de l'Internationale libérale. Les partis hollandais n'étaient pas en mesure d'organiser cette réunion parce qu'ils n'ont aucune idée de ce qui se passe à Cuba.

Quatre partis de Cubains en exil sont venus à la réunion. Dans la salle, il y avait d'autres hommes politiques et plusieurs chefs d'entreprise hollandais. J'ai demandé la parole et je me suis adressée aux chefs d'entreprise pour critiquer leurs investissements à Cuba. Je leur ai demandé d'utiliser leur pouvoir économique pour exiger une évolution démocratique du gouvernement cubain. Montaner et les autres Cubains étaient très contents de mon intervention.

On suppose que si le régime actuel est renversé, le nouveau président de Cuba sortira de Miami. Et sinon, ce sera de route façon quelqu'un qui devra plaire au gouvernement des Etats-Unis. C'est écrit dans la loi Helms-Burton.

Oui. Oui. Je suis entièrement d'accord. C'est pour ça que l'Europe doit se faire une place à Cuba. Mais je ne sais pas... Je crois que les Etats-Unis ont beaucoup changé... Ce n'est plus comme avant, quand les Etats-Unis pouvaient tout manipuler. L'Europe doit entrer à Cuba pour qu'il y ait davantage d'acteurs.

Vous croyez vraiment que l'Europe est en mesure de faire contrepoids aux Etats-Unis en Amérique latine ? Regardez comment ils sont en train de la déloger d'Afrique. Vous ne pensez pas que les gouvernements de l'Union européenne, ainsi que Pax Christi Hollande et les autres ONG qui projettent de soutenir la dénommée dissidence, sont en train de rendre un grand service à la politique agressive des Etats-Unis ?

Je ne sais pas... Mais il faut essayer d'être présent à Cuba. Tu sais ce que nous avons proposé à Eizenstat ? Que les militaires américains quittent Guantanamo pour que la communauté internationale ou les Nations unies entrent comme garantie de paix.

Mais puisque l'ONU est entre les mains des Etats-Unis !

Mais bon, de toute façon l'ONU ne le fera pas non plus parce qu'elle n'a pas d'argent. Mais alors, que la communauté internationale le fasse, ceux qui sont en faveur d'une issue démocratique à Cuba...

Madame Zumpolle, saviez-vous que les parlementaires cubano-américains Ileana Ros-Lehtinen, Diaz-Balart et Bob Menéndez sont d'accord pour se rapprocher de l'Europe afin de parvenir à déstabiliser Cuba ? Saviez-vous qu'ils travaillent avec Eizenstat ? Que ce sont des gens d'extrême droite, proches de la FNCA ? Et vous saviez que cette Fondation pense ouvrir un bureau de relations publiques à Bruxelles ?

Non, je n'en avais pas la moindre idée. Mais ça ne me surprend pas.

Cela me semble extrêmement important que les exilés se rapprochent des Européens. Je suis entièrement favorable à ce rapprochement. C'est une très bonne chose ! Il faut que les exilés parlent ici en Europe et pas seulement à Miami. J'aimerais beaucoup aller aux Etats-Unis pour bavarder avec ces parlementaires et avec les exilés. Je crois que je vais bientôt le faire.

Pour conclure, Madame Zumpolle, vous me disiez que le gouvernement des Etats-Unis était très content de la Plate-Forme d'ONG que dirige Pax Christi Hollande. Et très content aussi avec l'UE. Est-ce que vous avez déjà vu les Etats-Unis se réjouir de cette façon pour quelque chose qui ne convient pas à leurs intérêts ?

II est vrai qu'ils sont très contents de la position d'Aznar, des déclarations de l'Union européenne ; et d'avoir trouvé des ONG européennes, comme nous, qui soutiennent la dissidence.



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