«Lorsque les Etats-Unis sont venus chercher Cuba, nous n'avons rien dit, nous n'étions pas Cubains.»
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Kennedy : Un assassinat à double objectif
par ESCALANTE Fabián
26 novembre 2003

Interview avec le Général cubain à la retraite Fabián Escalante Font de Radio Progreso 20 et 27 Novembre 2003


Semer les indices (1ère Partie)

Fabián Escalante et Ramy

Le 22 Nov., 1963, dans la ville de Dallas, le Président John F. Kennedy fut assassiné. 40 ans plus tard, un des assassinats les plus commentés de l’histoire de l’humanité n’a toujours pas trouvé de réponse convaincante. La Commission Warren, créée pour découvrir la vérité, conclut son travail en déclarant que l’assassinat avait été l’oeuvre d’un tireur solitaire. Mais la plupart des documents en sa possession furent scellés et classifiés pour une durée de 50 ans.

Des milliers d’articles de presse, des dizaines de livres et plusieurs films ont abordé l’événement avec plus ou moins de crédibilité. La plupart sont en désaccord avec la version officielle. Il y a trop de trous et trop de contradictions. Qui a réellement tiré sur le président charismatique ? Etait-ce une conspiration ? Si oui, qui en faisait partie et quelles étaient leurs motivations ? Lee Harvey Oswald n’était-il qu’un pion manipulé ?

Dans une interview exclusive, le Général de division (à la retraite) Fabian Escalante Font, qui fut pendant des années le chef de la Sécurité Cubaine et des services de contre-espionnage, présente une théorie qu’il développe dans son livre qui paraîtra bientôt : l’assassinat était "une opération à deux objectifs - tuer le président des États-Unis et lier ce meurtre à Cuba, afin de pouvoir procéder à une action militaire définitive."

Depuis qu’il a pris sa retraite, au milieu des années 90, Escalante a consacré son temps à écrire sur "la guerre secrète de la CIA contre Cuba," titre qui figure sur les quatre livres qu’il a publié.

Grand, athlétique, avec un regard songeur et un franc-parler, l’ancien général m’accueille dans son bureau, une petite pièce modeste : une table, deux chaises, un ordinateur, des papiers, des livres. Deux tasses de café nous attendent. Entre deux gorgées, nous bavardons sur les récentes pluies torrentielles, sur la Biennale de la Havane (il adore la peinture), le base-ball et la littérature (un lecteur vorace). Lorsque nous abordons le sujet de ses écrits, je commence à enregistrer.

Fabián Escalante (FE) : Un livre que je viens de terminer sera bientôt publié. Il fait partie d’une série sur la guerre secrète que les États-Unis ont mené contre Cuba depuis plus de 40 ans. Il aborde le projet de la CIA en 1963 d’assassiner Fidel Castro et comme la CIA avait l’intention, depuis le tout début, de faire impliquer Cuba dans le meurtre du Président Kennedy pour ensuite justifier une agression militaire directe des États-Unis contre Cuba.

Progreso Weekly (PW) : Comment êtes-vous arrivé à ces conclusions ?

FE : J’ai étudié attentivement le rapport de la Commission Warren [chargée par le Président Johnson d’enquêter sur l’assassinat de Kennedy] ; le rapport de la Commission de la Chambre des Représentants, qui entre 1976 et 1978 a enquêté sur les assassinats de Kennedy et Martin Luther King ; le rapport du Sénat par la commission Church, qui a mené une enquête sur les tentatives d’assassinat contre des politiciens étrangers ; ainsi que les enquêtes de nombreux chercheurs états-uniens, dont Mark Lane, Jim Garrison, Gaeton Fonzi et d’autres, qui d’une manière ou d’une autre ont étudié l’assassinat de Dallas.

PW : avez-vous découvert quelque chose dans ces sources qui aurait échappé aux autres enquêteurs ?

FE : ce que j’ai fait, c’est interpréter certaines informations qui n’avaient que peu de signification pour des chercheurs et enquêteurs états-uniens parce qu’elles traitaient de la question des émigrés Cubains, ce qui pour nous, qui connaissons ces émigrés, avait beaucoup plus de sens. Nous avons aussi analysé les informations qui en résultaient. Comme vous le savez, l’analyse produit aussi de l’information.

PW : Depuis quand êtes-vous intéressé par ce sujet ?

FE : le 22 Nov. 1963, je dirigeait une petite unité de contre-espionnage et l’assassinat de Dallas nous a tous pris par surprise. Deux jours plus tard, Fidel est apparu à la télévision cubaine et s’est livré à une analyse détaillée et précises des causes, des conditions, des événements qui ont précédé et les motifs probables derrière le crime. Dans son analyse, Fidel a deviné quelles étaient les forces derrière ce crime.

PW : quelles étaient ces forces ?

FE : le complexe militaro-industriel des États-Unis, l’extrême-droite états-unienne et, bien sur, les émigrés contre-révolutionnaires cubains, les même émigrés qui furent défaits en 1961 à la Baie des Cochons - et qui en ont rejeté la faute sur Kennedy - qui en octobre 1962, avec la fin de la crise des missiles, avait perdu tout espoir de pouvoir frapper Cuba par des moyens militaires ; les mêmes émigrés qui ont vu comment les vétérans de la brigade 2506, emprisonnés à Cuba après l’échec de la Baie des Cochons, sont revenus humiliés aux États-Unis en 1962 après avoir été échangés contre de la confiture et des médicaments.

PW : La Commission Warren arriva à la conclusion d’un tireur solitaire, et d’autres ont parlé de conspiration. Qu’est-ce qui vous fait penser que les émigrés cubains aient joué un rôle dans l’assassinat de Kennedy ?

FE : tout d’abord, parce qu’ils avaient des raisons de le faire (la Baie des Cochons, la crise des Missiles), les moyens de le faire et l’opportunité de le faire. Il y a de nombreuses indices et des informations qui indiquent que des membres de la communauté d’exilés (cubains) étaient présents à Dallas ce jour-là.

Ensuite, par des indices que nous avons découvert des années plus tard, en 1965, alors que nous enquêtions sur une opération de la CIA - baptisée "Amlash" par l’agence - de faire assassiner Fidel Castro. C’était une opération que la CIA a lancé en 1961 lorsqu’elle a engagé un ancien commandant de l’Armée Rebelle, Rolando Cubelas Secades. Cubelas se trouvait à Paris précisément le jour de l’assassinat de Kennedy, pour rencontrer un officiel de la CIA qui lui a donné un appareil spécialement conçu pour assassiner Fidel Castro. C’est une coïncidence qui n’a jamais trouvé d’explication, du moins convaincante.

Pourquoi est-ce que la CIA remettait le 22 Novembre 1963, entre les mains d’un important agent, un appareil destiné à assassiner Fidel Castro ? Plusieurs officiels de la CIA ont donné des explications et même Richard Helms, le directeur de la CIA à l’époque, s’est exprimé sur le sujet. A cette occasion, nous avons découvert que le plan - sur lequel nous avions commencé à enquêter au début de l’année 1965 et que nous avons réussi à contrer au début de l’année 1966 - avait déjà été tenté en 1963, parce que nous ne connaissions pas à l’époque l’épisode parisienne.

PW : comment l’avez-vous découvert ?

FE : nous l’avons découvert plus tard, lorsque la Commission Church publia les résultats de ses enquêtes sur les projets de la CIA d’assassiner Fidel Castro et d’autres dirigeants politiques étrangers. C’est là où nous en avons entendu parler pour la deuxième fois.

La troisième était en 1978, lorsque les membres de la commission de la Chambre des Représentants, qui enquêtaient sur les assassinats de Kennedy et Martin Luther King Jr, sont venus à Cuba. Ils sont arrivés avec un questionnaire. A cette époque, j’étais chef de Département de la Sécurité d’Etat et j’étais chargé de superviser les réponses qui leur étaient fournies. Ils ont posé des questions sur des personnes précises, sur les émigrés en général, et bien-sûr ils avaient l’idée en tête - qui leur avait été soufflée à l’oreille - que Cuba avait quelque chose à voir avec l’assassinat de Kennedy.

PW : en quoi consistait cette théorie sur une implication Cubaine ?

FE : Permettez-moi de ne pas répondre toute suite à cette question, parce que vais vous expliquer en quoi elle faisait partie du projet de faire assassiner Kennedy et faire accuser Cuba et avoir ainsi un prétexte pour déclencher une invasion militaire. C’est en 1978 que je me suis impliqué dans le sujet, et ce fut à cette époque aussi que j’ai commencé à lire les documents que j’ai cités ainsi que les livres qui passaient à ma portée.

PW : Avec l’information publique que vous avez rassemblée, plus celle que vous possédiez de par votre activité professionnelle, avez-vous pensé à l’époque que vous écririez peut-être un jour un livre sur le sujet ?

FE : Non, pas avant la deuxième moitié des années 90, lorsque je pris ma retraite et que j’avais plus de temps. Qu’est-ce qui m’a le plus frappé lorsque j’ai commencé mon enquête ? Mon livre est divisé en deux parties. La première aborde le complot contre Cuba de 1963, le complot dont la pièce maîtresse était l’assassinat de Fidel Castro.

PW : vous parlez "d’Amlash", et de l’opération avec Cubelas ?

FE, Oui, Amlash. Il y avait beaucoup de choses qui ne collaient pas avec l’opération de Cubela, parce qu’en fait il n’aurait pas du être à Paris le 22 novembre ; il aurait du rentrer plus tôt à Cuba. Il était resté à Paris parce qu’il avait été volontairement retardé.

PW : Pourquoi ?

FE : La CIA le sait. C’est eux qui l’ont retardé. La personne qui devait le rencontrer, la personne qui l’avait retardé, était un officiel de la CIA, probablement le superviseur de l’opération. Il y a forcément une explication. La première partie (de mon livre) traite cette question.

La deuxième partie aborde l’enquête que nous avons menée pour, avant tout, démontrer qu’il y a eu conspiration dans l’assassinat de Kennedy, ce que les versions officielles tentaient précisément de nier à tout prix. La version d’un Lee Harvey Oswald en tireur solitaire est aussi crédible que le Petit Chaperon Rouge. Kennedy a été la victime d’un complot imaginé bien des mois auparavant et dont les éléments se trouvent dans les propres écrits états-uniens - le rapport de la Commission Warren, ceux de la commission de la Chambre des Représentants, et la documentation rassemblée par plusieurs chercheurs états-uniens - ce que je dis donc n’a rien de nouveau.

PW : selon votre théorie, il y a eu un complot et pas de tireur solitaire. Quel était donc le rôle d’Oswald ?

FE : Lee Harvey Oswald était un jeune homme qui s’était engagé dans les Marines à 17 ans, qui a vécu à New York et, pour un temps, à la Nouvelle Orléans. Sa mère avaient quelques relations à la Nouvelles Orléans et son mari était lié au syndicat du jeu et au capo de la mafia locale - un dénommé Carlo Marcelo. Ce détail aura toute son importance plus tard, c’est pour ça que j’en parle. Oswald rejoint les Marines et, par la grâce du Saint Esprit, il se retrouve dans une base super-secrète au Japon d’où décollaient les avions U2 pour espionner l’Union Soviétique et la Chine.

Sur la base, Oswald travaillait sur les radars qui fournissaient les coordonnées des vols. Là-bas il apprit à parler le Russe et, après son service, retourna à la base d’El Toro, en Californie, où il passa l’année 1959. Nous avons une information sur cette période. Un de ses compagnons à la base, un dénommé Nelson Delgado, a déclaré à la Commission Warren qu’Oswald était un très mauvais tireur.

Un jour, entre septembre et octobre, Oswald demanda à être libéré de l’armée parce que sa mère était gravement malade. Il est allé à la Nouvelle Orléans et s’est embarqué sur un bateau pour l’Angleterre. Là-bas, il a obtenu un visa, puis s’est envolé vers la Finlande et de la Finlande il est allé à Moscou en tant que touriste, en Novembre et Décembre 1959. Et là, il s’est rendu à l’ambassade des États-Unis, a déchiré son passeport et a déclaré qu’il allait rester en Union Soviétique parce qu’il était convaincu que le communisme était merveilleux.

PW : Est-ce qu’il était connu pour avoir des sympathies communistes ?

FE : Non, rien. C’est un gamin de 19-20 ans qui n’a jamais montré d’intérêt pour quelque chose en rapport avec le socialisme, le communisme ou le marxisme. Nous sommes en 1959 et les Soviétiques lui répondent "non". Oswald provoque un gros scandale dans la salle de bains de l’hôtel, tente de se suicider et les Russes lui accordent la permission de rester. Ils l’envoient à Minsk, lui donnent un appartement et un travail dans une usine de postes de radio.

C’est très surprenant pour ceux qui connaissaient les Soviétiques à l’époque. Ca n’a pas de sens pour le KGB d’accorder l’asile à un gamin de 19 ou 20 ans, citoyen états-unien, sans aucun passé politique ou militant, qui tout d’un coup se présente comme plus communiste que Karl Marx. Et pourtant les Soviétiques lui accordent l’asile.

Et voici un fait intéressant. Au début de novembre ou décembre, les vols des avions U2 au-dessus de l’Union Soviétique ont été suspendus, pour ne reprendre que le 1er Mai, 1960, la veille des pourparlers entre Krouchtev et le Président Eisenhower. Et précisément, le 1er Mai, un avion U2 piloté par Gary Powell est abattu. Pour la première fois, les Soviétiques avaient réussi à abattre un U2. Intéressant, n’est-ce pas ? Et il se trouve qu’Oswald était un spécialiste des radars et devait connaître les paramètres de vol de avions U2.

PW : vous pensez que son asile avait un rapport avec ça ?

FE : je pense que c’était la couverture d’Oswald pour obtenir l’asile, fournir l’information pour que les Soviétiques puissent abattre un U2 et saboter les premiers pourparlers sur le désarmement de l’histoire de la guerre froide. Et, effectivement, les pourparlers ont échoué. Qui d’autre pouvait être derrière ce complot sinon le complexe militaro-industriel dénoncé par Eisenhower lui-même à la fin de son mandat ? Qui d’autre sinon la CIA elle-même ? Je ne peux pas l’affirmer, mais toutes les indices portent à le croire. Il est très étrange que bien avant l’asile d’Oswald, il n’y a eu aucun vol, et lorsque les vols ont repris, le premier fut abattu. Avant l’arrivée d’Oswald, (les Russes) n’avaient jamais réussi à le faire.

PW : Oswald est resté combien de temps en URSS ?

FE : il a épousé une Soviétique, ils ont eu une fille et à la fin de 1960, il commence à montrer des signes d’une volonté de retourner aux États-Unis. Au début de 1961, il retourne au même consulat et rencontre le même consul - qui, bien sûr, est un officiel de la CIA - et demande un nouveau passeport états-unien. Il demande un passeport états-unien pour sa femme Marina et aussi incroyable que cela puisse paraître le Consulat accède à tous ses demandes. On donne un passeport à Oswald, à sa femme Marina et à leur fille, et on leur paie à tous les trois le billet pour les États-Unis. Au mois de juin 1962, Oswald arrive à New York, où il rencontre un états-unien qui se trouve être le président d’une organisation anticommuniste, probablement un agent de la CIA. Vous trouverez son nom dans mon livre.

PW : est-ce qu’il a des activités à New York ?

FE : non, il part pour Dallas avec sa femme et sa fille et là il prend contact avec la communauté émigrée Russe. En juin ou juillet 1962, il trouve un emploi, incroyablement, dans un société qui fabrique les cartes utilisées par les pilotes des U2. C’est sensé être un lieu de haute sécurité, et pourtant Oswald, qui arrive de l’URSS, qui s’est déclaré communiste, un Marxiste convaincu ; Oswald, dont la femme est Russe ; Oswald, dont la fille est Russe, arrive à Dallas et trouve rapidement un emploi dans un endroit qui fabrique les cartes militaires pour les avions U2.

Puis il entre en contact avec une femme nommée Ruth Paine, dont le mari travaille à l’usine Bell qui fabrique des hélicoptères, en d’autres termes, il entre en contact avec une série de personnes qui, j’imagine, ont un rapport avec les services secrets états-uniens. Nous sommes en train de parler de Russes blancs, de personnes liées au complexe militaro-industriel, de personnes qui ont l’aval des services de sécurité, et Oswald ne rencontre aucun problème, aucun soupçon.

PW : malgré son passé, il n’a pas fait l’objet d’une enquête ?

FE : l’agent spécial du FBI chargé d’Oswald referme le dossier parce qu’il n’a aucun élément pour soupçonner Oswald d’être un agent secret. Puis, à la fin de 1962, James Hasting, un autre agent du FBI, rouvre le dossier, mais il l’a probablement ouvert pour d’autres raisons.

Oswald arrive à la Nouvelle Orléans le 24 avril, 1963, à peu près à la date où nous pensons que le complot contre Kennedy fut initié. Qui rencontre-t-il à la Nouvelle Orléans ? Mais, avec ce bon David Ferrie, un excentrique anticommuniste qui a participé en tant que pilote à des largages d’armes sur Cuba, et avec tout une série de personnages liés avec une organisation contre-révolutionnaire appelée Friends of Democratic Cuba.

Leurs bureaux sont situés dans le même bâtiment que ceux du Conseil Révolutionnaire Cubain, une façade de la CIA de l’époque de la Baie des Cochons. A peu près à la même époque, un groupe de dirigeants contre-révolutionnaires s’y trouvaient, tels que Carlos Bringuier et José Arcacha. C’est là que nous établissons le premier lien entre Oswald et les contre-révolutionnaires Cubains et des éléments de la CIA.

Le chef de ce bureau était un ancien agent du FBI à Chicago, Guy Bannister, président de Friends of a Democratic Cuba Society. C’était en avril 1963. En mai, Oswald retourne sa veste et écrit à un états-unien du nom de Vincent T. Lee, président de comité Fair Play for Cuba, pour dire qu’il désire créer une branche locale de ce comité à la Nouvelle Orléans. En juillet, il écrit à l’ambassade Soviétique pour dire qu’il désire retourner en URSS et fait écrire une autre lettre par sa femme, qui dit qu’elle veut y retourner aussi. Selon la Commission Warren, toutes ces lettres furent interceptées par le FBI.

Le 30 juillet ou le 1er août, le FBI lance un raid contre un camp d’entraînement de Friends of a Democratic Cuba au lac Pontchartrain, très proche de la Nouvelle Orléans, et arrête un certain nombre de personnes. Le camp appartenait à un certain Mike MacLaine, qui dirigeait (à Cuba) le casino de jeux à l’hôtel Nacional. Il était lié à la famille mafieuse de Santos Traficante et celle de Sam Giancana à Chicago. Le FBI saisit un arsenal et arrêta au moins neuf cubains. On n’a jamais su quels étaient leurs noms. Personne ne sait qui a été arrêté.

Le 1er août, Oswald se rend dans un immeuble commercial à la Nouvelle Orléans, appelé Casa Roca, qui appartient à Carlos Bringuier Exposito, un vieux contre-révolutionnaire qui était membre du groupe Manuel Salvat. Là, Oswald retourne encore sa veste et offre ses services à la cause contre-révolutionnaire. Il raconte à Bringuier qu’il est un vétéran, un Rambo j’imagine, un Superman, et qu’il est prêt à aider les contre-révolutionnaires Cubains et qu’il peut les entraîner. C’était le 1er août.

Le même jour, ou le jour suivant, il écrit au président du comité Fair Play for Cuba, Vincent T. Lee, pour lui dire qu’il a eu un problème avec les Cubains contre-révolutionnaires qui l’ont tabassé. Mais en réalité cet incident n’a eu lieu que le 9 août.

PW : vous dites qu’Oswald a écrit une lettre pour parler d’un événement qui n’avait pas encore eu lieu ?

FE : tout à fait. Il le raconte dans une lettre qui se trouve dans les documents de la Commission Warren. Il donne à Lee toutes les adresses de ces personnages, des adresses connues par le FBI, et lui raconte une histoire qui n’a pas encore eu lieu, et qui n’aura pas lieu avant le 9 août 1963.

PW : que s’est-il réellement passé le 9 août ?

FE : ce jour-là, il était en train de distribuer des tracts de soutien Cuba. Carlos Bringuier l’apprend, appelle deux ou trois amis, des cubains, ils se rendent sur une rue principale de la Nouvelle Orléans, Canal je crois qu’elle s’appelle, et ils s’en prennent à Oswald. Il lui crient dessus et en viennent aux coups de poings. La police intervient, embarque tout le monde au poste de police. Le seul qui reste en prison est Oswald, qui bien-sûr appelle un agent du FBI. L’amende délivrée à Oswald est payé par son beau-père, ce personnage qui, selon la Commission Warren, est lié à Carlo Marcelo.

Oswald est libéré et, comme par hasard, rencontre un journaliste, un ancien collaborateur de la CIA, qui lui propose un débat à la radio avec Carlos Bringuier afin que chacun puisse exprimer ses positions. Oswald accepte et le 21 août se tient un débat à la radio entre Carlos Bringuier et Lee Harvey Oswald, débat au cours duquel Oswald se déclare Marxiste, un partisan de Castro, un communiste, un ami de Cuba et un sympathisant de la révolution Cubaine. Bien sur, le débat est enregistré en bonne et due forme et sera utilisé plus tard comme preuve des liens entre Oswald et Cuba.

PW : Utilisé par la Commission Warren ?

FE : Utilisé après l’assassinat de Kennedy pour prouver qu’Oswald était un communiste et un sympathisant de Castro. En d’autres termes, nous assistons à une série d’événements, une série d’indices qui sont semées, parmi lesquelles la demande d’un visa Mexicain par Oswald début septembre, un fait noté par tous les chercheurs qui ont étudié l’affaire. Sans attendre, il effectue un voyage ; il se rend à Dallas et là apparemment il participe à une réunion dans la maison d’un émigré cubain. Silvia Odio.

PW : la même Silvia Odio qui a été appelée à témoigner devant la Commission Warren ?

FE : oui, la même. Dans une déclaration prononcée après l’assassinat, elle identifie Oswald comme la personne qui se trouvait en compagnie de deux cubains chez elle, au début ou au milieu du mois de septembre 1963. Oswald lui a dit que la source de tous les maux dont souffraient les cubains était Kennedy et qu’il devait être éliminé.

En d’autres termes, Oswald, sans raison apparente, sans connaître Silvia Odio, se présente en compagnie de deux cubains - toujours cette présence d’exilés cubains - fait un déclaration étrange puis ensuite se rend au Mexique.

PW : pourquoi ce voyage au Mexique ?

FE : pour aller à Cuba. C’est-à-dire qu’il se rend au Mexique pour demander un visa pour Cuba.

PW : quelle est raison qu’il donne pour aller à Cuba ?

FE : Il faut se souvenir qu’il avait envoyé une lettre à l’ambassade Soviétique à Washington en Juin ou Juillet. Ensuite se présente à l’ambassade Cubaine et dit qu’il veut voyager en Union Soviétique et leur montre tous ses documents, le passeport, et parle de ses relations avec Cuba, montre une lettre de candidature au Parti Communiste des États-Unis, toutes les indices qui ont été semées. Le consul cubain Eusebio Azcue, qui est décédé depuis, lui répond qu’il n’y voit pas d’objection mais que, selon la loi cubaine, pour obtenir un visa de transit, Oswald doit d’abord obtenir un visa Soviétique.

Le 27 septembre, Oswald se rend à l’ambassade Soviétique et y est reçu par une officiel du KGB que j’ai rencontré des années plus tard, Pavel Yalkov (Pablo), et celui-ci explique à Oswald qu’il faut un délai de trois à quatre mois pour un visa. Oswald retourne à l’ambassade Cubaine pour tenter de forcer les choses, parce qu’il veut se rendre à Cuba. Sur sa demande de visa, il indique qu’il veut s’y rendre pour deux semaines. Si vous êtes en transit pour l’Union Soviétique, pour quelle raison passeriez-vous deux semaines à la Havane ?

PW : est-ce que la demande de visa existe toujours ?

FE : Oui, bien sur. Avec la photo d’Oswald, pas celui d’une doublure, parce qu’il avait été mention d’une doublure qui n’a jamais existé. La photo est bien celle d’Oswald. Il est impossible de demander un visa et de fournir la photo de quelqu’un d’autre, parce que le fonctionnaire en charge du dossier s’en rendrait compte immédiatement.

Comme je l’ai dit, Oswald a tenté de forcer la situation et le consul l’a fait expulser du consulat pour un comportement déplacé. Plusieurs diplomates Cubains ont été témoins de la scène en plus de la secrétaire mexicaine Silvia Duran de Tirado qui, pauvre fille, a été plus tard arrêtée par la police mexicaine et torturée sous les ordres de la CIA.

Oswald ne peut se rendre à Cuba et doit rentrer, et selon mon opinion, le plan a du être modifié pour cette raison. Je dois dire qu’à cette époque le chef du groupe de la CIA était David A. Phillips, un vétéran de la guerre clandestine contre Cuba, qui devait devenir le Chef de la CIA pour l’Amérique latine.

PW : quel est le rôle de Phillips dans cette opération ?

FE : il est partout. L’agence avait une station de surveillance photographique en face du consulat. Nous avons photographié la station alors qu’ils photographiaient nos gens avec des téléobjectifs. En d’autres termes, tous ceux qui entraient dans le consulat cubain était photographiés et nous savions que celui qui prenaient les photos était un agent cubain qui travaillait pour la CIA. Nous savions tout.

PW : ils avaient donc des photos d’Oswald en train d’entrer dans le consulat.

FE : il se trouve que ce jour-là, ils n’ont pas photographié Oswald, qui est entré trois fois dans la consulat. Le consulat était truffé de microphones de la CIA, et pourtant aucune conversation en fut enregistrée. Les téléphones étaient sur écoute par la CIA mais rien n’a filtré. Ils ont enregistré des conversations qui n’étaient pas celles d’Oswald. Du moins celles qui ont été communiquées à la Commission Warren. Rien n’a fonctionné correctement.

PW : selon ce que vous dites, une partie du complot consistait à laisser des indices pour démontrer l’implication de Cuba dans l’assassinat du président. Les visites au consulat cubain à Mexico faisaient partie de ces indices, mais le voyage à Cuba a échoué. Que s’est-il passé ensuite ?

FE : devant cet échec, ils ont préparé plusieurs lettres et les ont envoyées par le service postal cubain, envoyées à Oswald par de soi-disant agents Cubains qui lui donnaient des instructions dans un langage cru, vulgaire, en faisant une allusion à l’assassinat de Kennedy. Bien sur, ces lettres ont été saisies à Dallas, comme prévu, après l’assassinat de Kennedy. Elles était datées du 10 et du 14 novembre.

A cette époque, le courrier entre Cuba et les États-Unis était très lent. Il devait d’abord aller au Mexique, vers un centre de tri, pour ensuite être envoyé aux États-Unis. En temps normal, le courrier prenait un mois ou plus pour arriver à leur destination aux États-Unis. Mais ces lettres sont arrivées, bien entendu, après l’assassinat. Deux avaient été envoyées de Cuba et deux des États-Unis par de supposés exilés cubains contre-révolutionnaires, parlant du même sujet mais en d’autres termes.

PW : c’est-à-dire ?

FE : Elles disaient à Robert Kennedy que son frère avait été victime d’un complot des services secrets cubains et elles identifiaient les auteurs des lettres "cubaines" comme les responsables du complot et l’ambassade cubaine à Mexico comme le quartier général du complot. Toute l’opération était dirigée par une seule personne qui, selon moi, était David Phillips.

"Ils étaient à Dallas" (2ème partie)

PW : Au vu de ce que vous m’avez raconté jusqu’à présent, il semblerait que les comploteurs semaient des indices pour accuser Oswald de l’assassinat du Président Kennedy.

FE : je ne sais pas si Oswald a pris part à l’assassinat de Kennedy. Comme tout le monde, j’ai vu les images d’Oswald après son arrestation et il ne donnait pas l’impression d’un homme qui venait le président des États-Unis. Il a même dit qu’il avait appris de quoi il était accusé après son arrestation. Et, comme vous le savez, le lendemain il fut assassiné par Jack Ruby, un vieux membre de la Mafia de Chicago, certainement pour le faire taire.

PW : Donc, selon vous, il n’est pas dit qu’Oswald ait participé directement à l’action ?

FE : il n’y a que les autorités états-uniennes qui connaissent la vérité. Mais nous sommes en possession de certaines informations - qui seront publiées dans mon livre - sur la présence probable à Dallas de certains cubains.

PW : pouvez-vous en parler ?

FE : dans mon livre, je parle des frères Guillermo et d’Ignacio Novo Sampoll, Pedro Luis Díaz Lanz, Orlando Bosch, Luis Posada Carriles, Eladio del Valle, et Herminio Díaz.

PW : est-ce que les deux cubains qui accompagnaient Oswald chez Silvia Odio en font partie ?

FE : nous n’en savons rien. Les deux cubains qui se sont rendus chez Silvia Odio avaient été parfaitement décrits par elle mais n’ont jamais été retrouvées. Mais, selon la Commission Warren elle-même, toute suite après l’assassinat de Kennedy, la police a arrêté deux cubains qui furent relâchés parce qu’ils ne savaient par parler anglais. N’est-ce pas une contradiction extraordinaire ? Tout ce que vous avez à faire, c’est de prendre le rapport de la Commission Warren et enquêter sur tout ce que la Commission a ignoré et qui apparaît clairement.

Je répète que je ne sais pas si Oswald a participé directement ou non à l’assassinat de Kennedy. Peut-être que oui, d’une certaine manière. Ce qui est clair est que l’assassinat n’a pas pu être exécuté par une seule personne. Il y a eu plusieurs coups de feu de directions opposées. Cela a été prouvé. De plus, l’arme qu’Oswald était censé avoir utilisé devait être rechargé entre deux tirs, et même avec une lunette de visée, il faut viser de nouveau, et on peut présumer que la personne est nerveuse parce qu’elle est impliquée dans un énorme projet criminel. Il est impossible pour un homme d’accomplir un tel acte en un temps si court. Sans oublier le témoignage selon lequel Oswald était un très mauvais tireur.

Une autre contradiction est qu’Oswald, après l’assassinat, est censé avoir quitté le les lieux pour se rendre à son appartement, s’empare d’un revolver et se rend dans un cinéma à Dallas et s’assoit pour attendre que la police vienne l’arrêter. Comment un criminel qui vient de participer à un assassinat peut-il ramasser un revolver et aller s’asseoir dans un cinéma ? Uniquement si quelqu’un vous a dit de le faire.

PW : ça faisait partie du plan ?

FE : il attendait quelqu’un. Quelqu’un qui lui a dit d’aller là-bas pour une autre raison. C’est la seule explication, parce qu’Oswald était calme, pas nerveux, et ne se sentait pas en danger.

Quelques minutes après l’assassinat de Kennedy, la police de Dallas donnait déjà une description détaillée d’Oswald. On peut dire que l’enquête fut rapide ! Avec tant de gens qui circulaient aux alentours, comment pouvaient-ils affirmer que c’était lui ? Pourquoi est-ce qu’Oswald est devenu suspect toute suite après l’assassinat de Kennedy ? Puis une campagne fut lancée immédiatement, accusant en premier l’Union Soviétique puis Cuba. Les Cubains, les Cubains ! Fidel Castro, les Cubains ! Pourquoi ? Parce que c’était l’objectif initial.

Puis il y a eu les déclarations. Sergio Carbó et Frank Sturgis ont fait des déclarations à Miami ; ainsi que Manuel Salvat au Mexique et des journalistes, et tous des anciens vétérans de la CIA. Les frères Buchanan aussi ont accusé Cuba et cela a pris de l’ampleur, tout comme l’opération médiatique à laquelle nous avons assisté pour la guerre contre l’Irak et les fameuses armes de destruction massive qui n’ont toujours pas été découvertes. Le même genre d’opération fut lancée contre Cuba pour l’accuser de l’assassinat de Kennedy.

PW : Pourtant, je crois savoir que les accusations contre Cuba ont cessé tout d’un coup. La Commission Warren a déclaré que le crime fut commis par un individu et a nié toute implication d’un état étranger. Que s’est-il passé ?

FE : peut-être que les accusations contre Cuba étaient un peu trop gros à avaler. Ou peut-être voulaient-ils éviter une enquête qui aurait pu mener trop loin. Quelque chose est allé de travers. Pour savoir quoi, il faudra encore enquêter.

PW : vous avez mentionné les Cubains liés à Oswald. Ceux qui étaient avec lui chez Silvia Odio faisaient-ils partie de l’opération ?

FE : tout d’abord, il faut que ce soit clair que lorsque je parle de quelques Cubains, je ne veux pas dire qu’ils ont participé à l’assassinat. Je ne peux pas l’affirmer parce que je n’ai pas de preuves. Mais nous savons qu’à un certain moment, à peu près aux même dates, ils étaient présents à Dallas. Il y a deux personnages : un s’appelle Herminio Díaz et l’autre Eladio "Lito" del Valle Gutiérrez, avec un long passé de contre-révolutionnaires. En 1966, lorsque le procureur de la Nouvelle Orléans Jim Garrison entama son enquête sur l’assassinat de Kennedy, "Lito" del Valle fut découpé à coups de hache à Miami. La même chose arriva à son ami David Ferrie, qui fut assassiné à la Nouvelle Orléans.

PW : Herminio Diaz a été assassiné aussi ?

FE : Herminio Diaz faisait partie des gangs des rues cubains des années 40. En 1948, au consulat cubain de Mexico, il a assassina un autre cubain du nom de Pipi Hernandez, et en 1956 ou 1957 il était impliqué dans la tentative d’assassinat contre le Président José Figueres du Costa Rica. On peut retrouver l’information dans les journaux du Costa Rica. En 1966, Herminio s’infiltre à Cuba avec un autre homme, dont je ne me souviens plus du nom. Ils sont arrivés par bateau, piloté par Tony Cuesta qui n’entre pas dans le pays. Nous avons pu découvrir plus tard que leur mission consistait à assassiner Fidel Castro.

Le jour de leur infiltration, notre pays était en état d’alerte à cause d’un incident entre les États-Unis et Cuba. Le lieu d’accostage prévu était sur la cote au nord de la Havane, à quelques mètres de l’hôtel Comodoro, à deux pâtés de la Cinquième ave et la 70ème rue. Pas très approprié comme endroit. Les miliciens de l’hôtel Comodoro ont repéré l’accostage et sont allés à leur rencontre. Lorsqu’ils les ordonnent de s’arrêter, un combat s’engage et Herminio Diaz est mortellement touché.

Tony Cuesta s’enfuit à bord de l’embarcation mais est intercepté par les gardes-côtes cubaines. Au cours des échanges de tirs, le réservoir du bateau est touché et provoque un explosion. Cuesta est arrêté, mutilé et aveugle mais vivant, et il est emmené dans un hôpital cubain pour y recevoir des soins intensifs et des longs soins de rééducation. Il fut libéré en 1979 ou 1980, à l’époque où j’étais Chef de la Sécurité d’État.

Nous avons parlé ensemble plusieurs fois. Parler avec lui n’était pas facile parque qu’il parlait toujours comme s’il allait révéler un secret. A plusieurs reprises j’ai du lui dire "Tony, c’est à moi que tu parles. Je suis la seule personne habilitée à allumer ou éteindre les micros, et les micros sont éteints, alors parle un peu plus fort parce que je n’entends pas ce que vous dites." C’était comme un mystère, comme si nous étions tous les deux en train de conspirer. Un jour, vers la fin des années 70, il me demande de lui rendre visite. C’était probablement une manière de dire merci, parce que nous nous donnions du mal pour lui sauver la vie et la rééducation était très longue.

Nous avons eu une longue conversation. Nous parlions des exilés, des principaux personnages, Orlando Bosch, Antonio Veciana, Luis Posada Carriles, Jorge Mas Canosa. Mais tout d’un coup, je ne sais pas comment, nous voilà en train de parler de l’assassinat de Kennedy et Tony devient tout pâle et me dit plus ou moins ceci : Herminio Díaz et Eladio del Valle se trouvaient à Dallas ce jour-là, le 22 novembre. Je lui ai demandé pourquoi il me racontait ça. Et il me répond qu’il ne savait rien d’autre, mais qu’il voulait que nous sachions que Herminio Díaz et Eladio del Valle étaient présents à Dallas.

Je lui ai dit que ce n’était pas suffisant et je lui ai demandé s’il n’essayait pas de me dire qu’ils avaient participé à l’assassinat. Alors il s’est buté et m’a dit qu’il ne pouvait rien dire de plus, mais qu’il pouvait nous dire au moins ça, parce qu’il savait que la question nous intéressait. Malgré tous mes efforts, je n’ai rien pu obtenir de plus.

PW : Tony Cuesta n’a mentionne que Herminio Díaz et Eladio del Valle ?

FE : seulement ces deux là. Mais en examinant d’autres sources - journaux, documents - nous avons appris que la présence d’autres personnages était signalée à Dallas autour de la même date. C’est pour cela que j’ai mentionné Orlando Bosch. Orlando Bosch est un personnage très dangereux, un terroriste international, le cerveau derrière l’attentat de l’avion de ligne de la Cubana de Aviacion en 1976, où 72 personnes furent tuées. En avril 1963, Orlando Bosch a publié à la Nouvelle Orléans un pamphlet intitulé "La Tragédie Cubaine" où il accusait Kennedy d’avoir trahi la cause cubaine. José Miró Cardona, président du Conseil Révolutionnaire Cubain (CRC), après une visite à Washington en avril 1963, a dissous le CRC et lui aussi a accusé Kennedy de trahison envers la communauté cubaine en exil.

Tout ceci est documenté, il existe des déclarations publiques dans la presse. C’est pour cela que j’ai commencé en vous disant qu’à mon avis l’assassinat de Kennedy fut décidé à l’époque où Oswald est arrivé à la Nouvelle Orléans, le 24 avril 1963. Qui a-t-il rencontré lorsqu’il est arrivé ? Les agents cubains de la CIA, avec des Cubains activement engagés dans un programme contre Cuba. A partir du 24 avril, Oswald se trouvera en permanence en compagnie de Cubains ou engagé aux cotés de Cubains contre-révolutionnaires, jusqu’à sa visite à l’ambassade cubaine au Mexique. Puis arrivent les fameuses lettres adressées à Oswald, supposées en provenance de Cuba, où on l’encourage presque ouvertement d’assassiner Kennedy.

Il est étonnant de penser que Herminio Diaz, un contre-révolutionnaire vétéran comme lui, tente de s’infiltrer à Cuba en passant par la capitale, tombant presque nez-à-nez avec une patrouille de soldats cubains, au beau milieu d’une crise grave entre les États-Unis et Cuba. C’est très étrange. D’autant plus si on tient compte des dizaines de personnes liées à l’assassinat de Kennedy et qui sont mortes dans des conditions mystérieuses.

PW : vous voulez dire qu’on l’a envoyé à la mort ?

FE : tout semble l’indiquer. Je ne peux que juger d’après les éléments en ma possession, parce que ça n’a pas de sens - si j’en juge par l’histoire des infiltrations de la CIA à Cuba - que de débarquer à deux pâtés de maison de la 5ème avenue alors que les forces militaires cubaines sont en état d’alerte. C’était un plan concocté soit par des fous, soit avec une idée derrière la tête. A vous de décider.

PW : revenons à Paris, à l’époque de la rencontre de la CIA avec Cubela. N’y a-t-il pas eu une volonté d’établir un dialogue entre le gouvernement Cubain et l’administration Kennedy ?

FE : ce n’était pas à Paris, mais l’intermédiaire était un parisien, un journaliste nommé Jean Daniel [note de CSP - actuel boss du Nouvel Observateur]. C’est probablement cela qui a définitivement rompu les liens entre Kennedy et la communauté contre-révolutionnaire Cubaine à Miami. Cela avait commencé avec l’échec de l’Opération Mongoose en 1962, une opération destinée à provoquer une guerre civile à Cuba, et qui a coûté plus de 100 millions de dollars à l’époque. L’opération fut confiée par le Président Kennedy à son frère, Robert Kennedy, Ministre de la Justice de l’époque. L’opération fut mise en échec par Cuba peu de temps après la crise des missiles en octobre 1962.

Kennedy avait déjà essuyé un échec de grande envergure lors de l’opération militaire de la Baie des Cochons. C’est à dire qu’il ne pouvait nous vaincre militairement. Et en 1962, Cuba défit la plus grande opération de subversion jamais concoctée par les États-Unis, connue sous le nom d’Operation Mongoose. Entre janvier et août 1962, nous avons compté 5.780 opérations majeures de subversion à Cuba - des champs de canne incendiés, des tentatives de meurtre contre des responsables politiques, le meurtre d’enseignants, le meurtre de paysans, des bombes. Ce n’était pas une opération purement administrative, certains ont même parlé de "projet".

Kennedy a compris aussi que la fameuse guerre civile qu’il tentait de provoquer à Cuba n’allait jamais se produire.

PW : est-ce que les États-Unis ont alors abandonné leurs plans militaires contre Cuba ?

FE : pas complètement, mais on a assisté à un changement de politique. Déjà au début de 1963, l’administration Kennedy était au courant de certaines tensions entre Cuba et l’Union Soviétique, suite à la négociation par les soviétiques, dans le dos des cubains, d’une solution à la crise des missiles - ce qui a eu pour effet d’endommager les relations entre Cuba et l’Union Soviétique.

Selon des documents rendus publiques par les États-Unis, au mois de mars-avril 1963, l’administration avait étudié des alternatives pour Cuba - l’attaquer ou la traiter comme n’importe quel pays communiste. Une des solutions envisagées était la négociation, mais à partir d’une position de force. Engager un dialogue mais tirer profit des désaccords entre les Cubains et les Soviétiques. Nous menacer de destruction, d’avoir recours à des unités spéciales de la CIA pour saboter le réseau électrique et les principaux centres de production à Cuba.

Je ne suis pas en train d’extrapoler. Je suis en train de citer des documents officiels publiés par les États-Unis qui mentionnent des opérations contre Cuba et approuvées par le Président John F ; Kennedy lui-même - 24 opérations en juin, 14 de plus en octobre et novembre - des opérations terroristes de grande envergure.

Dans le même temps, l’ambassadeur des États-Unis aux Nations Unies tenta d’établir une sorte de communication avec l’ambassadeur Cubain par l’intermédiaire d’une journaliste, Lisa Howard. En novembre 1963, un journaliste français, Jean Daniel, est allé à Washington pour interviewer Kennedy et lui a dit qu’il allait aussi aller à Cuba pour interviewer Fidel. Apparemment, au cours de l’interview, Kennedy a demandé [à Jean Daniel] de revenir à Washington après l’interview de Fidel pour donner à [Kennedy] ses impressions. Jean Daniel était en train d’interviewer le Président Fidel Castro lorsque Kennedy fut assassiné.

PW : l’assassinat de Kennedy a donc brisé dans l’oeuf toute possibilité de rapprochement entre les États-Unis et Cuba ?

FE : on dirait, oui. Le changement constaté en avril 1963 coïncide avec la rupture des relations entre les dirigeants de la contre-révolution à Miami et l’administration Kennedy. Deux exemples, comme je l’ai déjà dit : la déclaration d’Orlando Bosch et la déclaration du CRC dirigé par José Miró Cardona. Le 30 juin, ou juillet, 1963, un raid fut lancé contre un camp d’entraînement à la Nouvelle Orléans, où furent saisis des armes et des explosifs qui devaient passer en contrebande à Cuba. Le raid fut exécuté par le FBI sous les ordres du gouvernement, parce que le Président Kennedy comme son frère Robert avaient compris que ce groupe contre-révolutionnaire à Miami était en train d’échapper à leur contrôle.

PW : Est-ce que les Kennedy craignaient que la communauté d’exilés cubains à Miami devienne suffisamment puissante pour empêcher toute politique de rapprochement avec Cuba ?

FE : certainement. De nombreux soi-disant patriotes de ces groupes sont devenus riches en 1962 avec le business de la contre-révolution. Lorsque la CIA monta Operation Mongoose, elle créa une grande base à Miami, connue sous le nom de JM-WAVE, avec un budget de 100 millions de dollars. Elle a aussi crée tout un réseau de plus de 50 sociétés écrans pour développer et stimuler cette guerre - des chantiers navals, des banques pour blanchir l’argent, des sociétés immobilières, des compagnies aériennes, maritimes.

Elles étaient dirigées par des cubains contre-révolutionnaires qui sont devenus riches avec ces affaires, et aussi d’autres affaires en parallèle comme le trafic de drogue. En 1963, ce mécanisme - que j’appelle dans mon livre "le mécanisme cubano-américain de la CIA et de la Mafia" - est devenu indépendant de l’administration et agissait pour son propre compte, comme il le fait encore aujourd’hui.

C’est de ce groupe que sont issus de nombreux dirigeants des groupes d’extrême-droite de Miami aujourd’hui. Il s’agit du même groupe visé par Kennedy le 18 nov. 1963, soit quatre jours avant son assassinat, lorsqu’il déclara que les États-Unis n’allaient pas tolérer la création d’une nouvelle Cuba - il insista sur "nouvelle" - sur le continent. Selon moi, ce fut ce discours du 18 novembre 1963 qui scella définitivement sa condamnation à mort.

PW : D’après ce que vous dites, vous pensez que, premièrement, il n’y avait pas de tireur isolé et, deuxièmement, que les contre-révolutionnaires cubains ont participé au complot.

FE : pas tout en même temps... Un examen du fameux film d’amateur et les témoins oculaires montrent que le parcours du convoi présidentiel avait été modifié. Kennedy n’était pas protégé. La voiture devait tourner d’abord à droite puis à gauche, et c’est là qu’ils l’ont tué, c’est là que les coups de feu durent tirés. On peut tout trouver tout ça dans le fameux film de Zapruder. Un tireur solitaire ? Impossible. 15 ou 20 personnes ont du participer à cette opération.

PW : alors, si Lee Harvey Oswald n’était pas seul, qui a tué le président Kennedy ? Les cubains contre-révolutionnaires ? La CIA ? La Mafia ?

FE : Je ne sais pas qui a tué Kennedy. Il y a certainement aux États-Unis quelqu’un qui le sait. Je ne peux accuser la terre entière, et je ne le fais pas, mais j’accuse le mécanisme cubano-américain de la CIA. Il faut chercher des hommes comme David Phillips qui ont été étroitement mêlés ; David Morales, un chicano ; les états-uniens qui ont beaucoup profité de la guerre secrète contre Cuba. Juste au moment où l’espoir d’un dialogue se laissait entrevoir - pas d’une compréhension mutuelle, qui aurait été difficile, mais juste le présage d’un dialogue - les contre-révolutionnaires de Miami arrivent et tentent d’empêcher tout rapprochement. Et ils le font depuis 40 ans.

D’un autre côté, Robert Kennedy était un des pires ennemis de la Mafia états-unienne. Il traîna Joe Valacchi en justice et le fit témoigner contre les mafieux, ce qui fait qu’ils avaient aussi leurs comptes à régler. Ils doivent certainement savoir qui a tué Kennedy. Sam Giancana le savait certainement, et il fut assassiné. Joe Roselli savait, et il fut enfermé dans un tonneau et jeté dans la Baie de Miami. Eladio del Valle savait, et il fut découpé en morceaux. David Ferrie savait, et il fut retrouvé empoisonné dans son appartement. Herminio Díaz savait, tout comme la centaine de personnes qui ont trouvé la mort dans des conditions mystérieuses après l’assassinat de Kennedy.

PW : en résumé, croyez-vous que l’assassinat ait été un "réglement de comptes" par une conspiration regroupant différents ennemis dont les intérêts étaient menacés ?

FE : j’en suis convaincu. Au milieu de l’année 1963, l’équipe qui entourait Kennedy était composé de gens pragmatiques, d’intellectuels connus sous le nom de New Frontier [Nouvelle Frontière - ndt]. Ils ont nommé un dirigeant cubain, Manuel Ray Rivero, ancien Ministre des Travaux Publics dans le premier gouvernement révolutionnaire, qui avait lutté contre la dictature de Batista, dans le mouvement de résistance civique.

Ce cubain, qui s’écarta de la révolution à la fin de 1960, arriva à Miami mais n’a pas rejoint les partisans de Batista parce que, bien qu’étant un ennemi de la révolution, il avait des scrupules et refusa de rejoindre la cohorte de tortionnaires et d’assassins. Il adopta une ligne indépendante, alors la CIA la mis au rancart, l’accusant d’être un communiste. Il se fit expulser de sa propre organisation, le Mouvement Révolutionnaire du Peuple.

En 1962 et début 1963, il organisa la Junte Révolutionnaire en Exil, dont le programme visait à défaire la révolution et renverser Fidel Castro tout en sauvegardant certains acquis de la révolution, comme la réforme agraire. Il faisait partie de l’administration Kennedy en 1963. Kennedy pris ses distances avec l’extrême-droite cubaine et choisit un social-démocrate en puissance, Manuel Ray. C’était un autre motif de rupture avec l’extrême-droite de Miami et un motif de vengeance.

Kennedy était un adversaire, responsable de la Baie des Cochons, comme il l’a lui-même reconnu. Il était responsable de l’Opération Mongoose, qu’il approuva et confia à son frère. Mais il était indiscutablement aussi un pragmatique, un homme qui n’acceptait pas la révolution cubaine mais qui savait aussi qu’il ne pouvait s’y opposer avec les moyens à sa disposition à l’époque.

Il avait aussi à faire face à l’influence de Cuba en Amérique latine. Les États-Unis devaient trouver une nouvelle politique et Kennedy élabora une Alliance pour le Progrès, mais l’extrême-droite états-unienne ne pouvait même pas accepter les timides réformes avancées par l’Alliance pour le Progrès. Selon moi, c’est ce qui coûta la vie à Robert Kennedy quelques années plus tard.

Nous voici donc en présence d’une Alliance Sacrée : les contre-révolutionnaires cubains, l’extrême-droite états-unienne et la Mafia. Un jour nous connaîtrons la vérité, après que toute l’information aux États-Unis ait été declassifiée. En attendant, mon livre réveillera peut-être quelques consciences et fera réfléchir.

(FIN)

Manuel Alberto Ramy is chief correspondent of Radio Progreso Alternativa in Havana, Cuba, and the editor of the Spanish-language pages of Progreso Weekly.



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