«Lorsque les Etats-Unis sont venus chercher Cuba, nous n'avons rien dit, nous n'étions pas Cubains.»
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ADIEU. SOIS JUSTE - Les « Testaments » de José Martí (1895)
par BONALDI Jacques-François , MARTI José
3 juin 2006

Traduits par Jacques-François Bonaldi

AVANT-PROPOS

Le Centre d’études martiniennes (C.E.M.) de La Havane a publié en 1996, puis en 2004 (en version révisée et amplifiée de nouvelles notes) une brève « édition critique » intitulée Testamentos de José Martí et contenant six lettres de 1895 distribuées comme suit : à sa mère et à son fils (« Testaments familiaux ») ; au Dominicain Federico Enríquez Carvajal (« Testament antillaniste ») ; à Gonzalo de Quesada y Aróstegui (« Testament littéraire ») ; à María Mantilla y Miyares (« Testament pédagogique ») et à Manuel Mercado (« Testament politique »).

L’idée m’ayant séduite par son originalité, mais aussi par sa facile réalisation en français, puisque ma traduction annotée de ses Journaux de Campagne (encore inédite faute d’éditeurs intéressés) m’a incité à introduire en annexe, comme conséquence de droit fil, la quasi-totalité de ses textes de 1895 - il meurt en combat le 19 mai 1895 - je la propose donc à ceux que Martí attire ou qui souhaiteraient le découvrir.

Contrairement à mon habitude de proposer des textes abondamment annotés pour faciliter la compréhension du lecteur, j’offre ci-après une traduction sans appareil explicatif (sauf la lettre à Mercado, tirée de ma traduction des lettres de Martí à son grand ami mexicain : Il est des affections d’une pudeur si délicate... Lettres de José Martí à Manuel Mercado, traduites et annotées par Jacques-François Bonaldi, Paris, 2004, L’Harmattan, 432 pp.) : il s’agit en effet (exception faite, une fois de plus, de la lettre à Mercado) de textes d’accès facile, n’exigeant pas une connaissance poussée du contexte personnel ni de l’environnement politique et historique. L’ajout de notes impliquerait des recherches qui peuvent parfois se prolonger contre le gré du traducteur et retarderait donc la connaissance de ces textes dont deux au moins sont fondamentaux pour mieux saisir la pensée politique de Martí à la fin de sa vie : les lettres à Henríquez Carvajal et à Manuel Mercado. Mais je promets de faire de mon mieux pour livrer au plus vite cette traduction annotée.

Quelques courts commentaires sur le contexte. Martí se trouve alors en République dominicaine, se démenant comme un beau diable (après l’échec par trahison, début janvier 1895, du plan de débarquement grandiose qu’il avait organisé dans le plus grand secret pendant des mois) pour tenter de gagner Cuba par un moyen ou un autre où la seconde guerre d’Indépendance qu’il a préparée depuis 1892 (fondation du Parti révolutionnaire cubain) a éclaté le 24 février après qu’il en a donné l’ordre. On conçoit l’extrême tension dans laquelle il vit ces moments-là. C’est profitant d’un temps d’attente à Montecristi qu’il rédige les quatre premières lettres ; il écrit la cinquième à María Mantilla à Cap-Haïtien où, accompagné de Máximo Gómez et quatre autres compagnons, il reste caché pendant trois jours chez son ami Ulpiano Dellundé ; la dernière est datée de Cuba, la veille de sa mort à Dos Ríos.

Le lecteur s’étonnera sans doute de la sécheresse de sa lettre d’adieu à son fils, mais peut-être comprendra-t-il mieux quand il saura qu’il ne put jamais être en fait un père pour lui. Sa femme, Carmen Zayas de Bazán, refusant de partager la vie hasardeuse qu’il lui propose, ne vivra en tout et pour tout que cinquante-cinq mois à ses côtés, restera à Cuba alors qu’il est installé, lui, à New York et fera tout pour éloigner leur fils José Francisco (Pepito) de la mauvaise « influence » qu’il pourrait exercer. De fait, quand il rédige ce « testament », Martí n’a plus revu son fils depuis le 27 août 1891, date où sa femme, qui vient de passer moins de deux mois avec lui, rentre à Cuba sans l’avertir de connivence avec le consul espagnol. Ultime tentative d’une épouse désespérée face à un mari dont elle ne comprend absolument pas l’ « obsession » d’indépendance et craignant que son fils, alors un adolescent (né le 22 novembre 1878), ne suive ses traces. Peine perdue ! Comme bon chien chasse de race, José Francisco Martí y Zayas-Bazán, que sa mère a emmenée avec elle aux Etats-Unis quand la guerre a éclaté à Cuba et le confier à un collège en Alabama pour lui éviter la tentation de « prendre le maquis », s’enrôlera à son insu dans une expédition en 1896 et finira la guerre comme capitaine.

Federico Henríquez y Carvajal (1848-1952) fut un brillant intellectuel et homme de lettres dominicain.

Gonzalo de Quesada y Aróstegui (1868-1915) fut un très proche collaborateur de Martí à New York.

María Mantilla y Miyares (1880-1962), fille de Carmen Miyares, propriétaire de la pension de famille où logeait Martí, fut en quelque sorte l’enfant que celui-ci n’eut jamais à ses côtés, d’autant que sa mère et lui avaient noué des liens amoureux. La Carmita dont il parle est sa sœur aînée (1873-1940),

Manuel Antonio Mercado (1838-1909), homme politique mexicain, fut le plus intime correspondant épistolaire de Martí.

La Havane, avril 2006

À SA MÈRE

[Montecristi, le lundi] 25 mars 1895

Ma mère

Aujourd’hui, 25 mars, à la veille d’un long voyage, je pense à vous. Je pense sans cesse à vous. Vous souffrez, dans la colère de votre amour, du sacrifice de ma vie. Et pourquoi suis-je né de vous doté d’une vie qui aime le sacrifice ? Des mots, je ne peux. Le devoir d’un homme est là où il est le plus utile. Mais, dans ma croissante et nécessaire agonie, le souvenir de ma mère m’accompagne toujours. Embrassez mes sœurs et leurs compagnons. Si seulement je pouvais un jour les voir tous autour de moi, contents de moi ! Et alors, oui, je veillerai sur vous avec des gâteries et de l’orgueil. À présent, bénissez-moi, et croyez qu’il ne sortira jamais de mon cœur une œuvre sans pitié et sans pureté. Votre bénédiction.

Votre

J. Martí

J’ai des raisons d’aller plus content et plus sûr que ce que vous pourriez imaginer. Elles ne sont pas inutiles, la vérité et la tendresse. Ne souffrez pas.

À JOSÉ MARTÍ ZAYAS-BAZÁN

[Montecristi, le lundi] 1er avril 1895

Mon fils,

Je pars ce soir pour Cuba ; je pars sans toi alors que tu devrais être à mes côtés. En partant, je pense à toi. Si je disparais en chemin, tu recevras avec cette lettre la léontine que ton père a utilisée toute sa vie. Adieu. Sois juste.

Ton

José Martí

À FEDERICO HENRÍQUEZ CARVAJAL

Montecristi, le [lundi] 25 mars 1895

Ami et frère,

Des telles responsabilités retombent d’ordinaire sur les hommes qui ne refusent pas leur peu de force au monde et vivent pour en accroître le libre-arbitre et la dignité que l’ex-pression reste comme interdite et infantile et qu’on peut à peine mettre en une phrase sèche ce qu’on dirait au tendre ami en une étreinte. C’est mon cas maintenant en répondant, au seuil d’un grand devoir, à votre généreuse lettre. Par elle, vous m’avez fait le bien suprême et donné la seule force dont ont besoin les grandes choses : savoir qu’un homme cordial et honnête nous la voit avec passion. Rares, comme les monts, sont les hommes qui savent regarder de là et sentent avec des entrailles de nation ou d’humanité. Et il reste, après avoir échangé une poignée de main avec l’un d’eux, la propreté intérieure qui doit rester après qu’on a gagné, dans une cause juste, une bonne bataille. C’est à dessein que je ne vous parle pas de la préoccupation réelle de mon esprit, parce que vous me la devinez entière : j’écris, ému, dans le silence d’un foyer qui, pour le bien de ma patrie, va rester, peut-être aujourd’hui même, abandonné. Le moins que je puisse faire, en gratitude de cette vertu, puisque j’enlace des devoirs plutôt que je ne les viole, est de faire face à la mort si elle nous attend sur terre ou sur mer, en compagnie de celui qui, par l’œuvre de mes mains et le respect de la sienne propre et la passion de l’âme commune de nos terres, sort de son foyer amoureux et heureux fouler, avec une poignée de vaillants, la patrie bourrée d’ennemis. J’allais mourant de honte - en plus de ma conviction que ma présence aujourd’hui à Cuba est au moins aussi utile qu’à l’extérieur - quand je croyais que, face à un tel risque, on pourrait finir par me convaincre que mon obligation était de le laisser aller seul et qu’un peuple se laisse servir, sans un certain dédain et un certain détachement, par celui qui a prêché la nécessité de mourir et n’a pas commencé par mettre sa vie en jeu. Là où sera mon plus grand devoir, dedans ou dehors, là je serai. Peut-être me sera-t-il possible ou obligatoire, à ce qu’il paraît à ce jour, de faire les deux choses. Peut-être pourrai-je contribuer à la nécessité primaire de donner à notre guerre renaissante une forme telle qu’elle porte en germe visible, sans minuties inutiles, tous les principes indispensables au crédit de la révolution et à la sécurité de la République. La difficulté de nos guerres d’indépendance et la raison de la lenteur et de l’imperfection de leur efficacité ont résidé, plutôt que dans le manque d’estimation mutuelle de leurs fondateurs et dans l’émulation inhérente à la nature humaine, dans l’absence de forme qui contînt à la fois l’esprit de rédemption et la dignité qui, avec une somme active d’élans de moindre pureté, déclenchent et maintiennent les guerres, et les pratiques et les personnes de la guerre. L’autre difficulté, dont nos peuples maîtres et littéraires ne sont pas encore sortis, est de combiner, après l’émancipation, de telles manières de gouvernement que, sans mécontenter l’intelligence primée du pays, elles contiennent les éléments les plus nombreux et les plus incultes qu’un gouvernement artificiel, même s’il était beau et généreux, conduirait à l’anarchie ou à la tyrannie, et qu’elles permettent leur développement naturel et ascendant. J’ai évoqué la guerre : ma responsabilité commence avec elle au lieu de s’y achever. Pour moi, la patrie ne sera jamais un triomphe, mais une agonie et un devoir. Le sang brûle déjà. Maintenant, il faut donner du respect et un sentiment humain et aimable au sacrifice ; il faut rendre la guerre viable et inexpugnable ; si elle m’ordonne, en conformité avec mon désir unique, de rester, je reste ; si elle m’ordonne, me clouant l’âme, de m’en aller loin de ceux qui meurent comme je saurais mourir, alors j’aurais aussi ce courage. Qui pense à soi n’aime pas la patrie ; et le mal des peuples, aurait-on beau le dissimuler parfois subtilement, gît dans les écueils ou les hâtes que l’intérêt de leurs représentants oppose au cours naturel des événements. De moi, attendez le renoncement absolu et continuel. Je soulèverai le monde. Mais mon seul désir serait de me coller, là, au dernier tronc, au dernier combattant : mourir en silence. Pour moi, il est temps. Mais je peux encore servir à ce cœur unique de notre Amérique. Les Antilles libres sauveront l’indépendance de notre Amérique et l’honneur déjà douteux et blessé de l’Amérique anglaise, et accélèreront et fixeront peut-être l’équilibre du monde. Voyez un peu ce que nous faisons. Vous, avec vos cheveux blancs juvéniles ; moi, en me traînant, le cœur brisé.

De Saint-Domingue, à quoi bon vous parler ? Est-ce quelque chose de différent de Cuba ? N’êtes-vous pas Cubain, et y a-t-il quelqu’un qui le soit mieux que vous ? Et Gómez, n’est-il pas Cubain ? Et moi, que suis-je, et qui me fixe un sol ? Ne fut-elle pas mienne, et ma fierté, l’âme qui m’enveloppa et palpita autour de moi, à votre voix, à la soirée inoubliable et virile de la Société des amis ? L’un est l’autre, et ne va pas sans l’autre. J’obéis - et je dirais même que je l’exécute comme dispense supérieure et comme loi américaine - à la nécessité heureuse de partir, à l’abri de Saint-Domingue, à la guerre de liberté de Cuba. Faisons par-dessus la mer, à force de sang et d’affection, ce que la cordillère de feu andine fait au fond de la mer.

Je m’arrache à vous et vous laisse, en même temps que mon accolade fervente, la prière de savoir gré en mon nom, qui ne vaut que parce qu’il est aujourd’hui celui de ma patrie, pour aujourd’hui et pour demain, de tout ce que Cuba recevra de justice et de charité. Quiconque l’aime, je lui dis en un grand cri : frère. Et je n’ai pas d’autres frères que ceux qui l’aiment.

Adieu, et à mes amis nobles et indulgents. Je vous dois de jouir d’altitude et de pureté dans l’âpreté et la laideur de cet univers humain. Faites bien entendre votre voix, car, si je tombe, ce sera aussi pour l’indépendance de votre patrie.

Votre

José Martí

À GONZALO DE QUESADA

Montecristi, le [lundi] 1er avril 1895

Gonzalo cher,

Je ne vous ai pas parlé de mes livres. Conservez-les, puisque le bureau en aura toujours besoin, à plus forte raison maintenant, afin de les vendre au profit de Cuba à une occasion propice, sauf ceux d’histoire d’Amérique ou de choses d’Amérique - géographie, littérature, etc. - que vous donnerez à Carmita pour qu’elle me les garde au cas où je sortirais vivant ou que l’on m’expulsât et que je recommençasse à gagner mon pain avec eux. Tout le reste, vous le vendez à une heure opportune. Vous saurez comment. Envoyez les tableaux à Carmita et elle ira recueillir tous les papiers. Vous n’avez pas encore de chez-vous, et elle les joindra à ceux qu’elle me garde déjà. Ne classez pas les papiers et n’en tirez pas de la littérature ; tout ça est mort, et il n’y a là rien qui soit digne d’une publication, en prose ou en vers : ce sont de simples notes. De ce qui est imprimé, en cas de besoin, de la collection de La Opinión Nacional, de celle de La Nación, de celle du Partido Liberal, de celle de la América jusqu’à ce qu’elle soit tombée aux mains de Pérez, et même ensuite de celle de l’Economista, on pourrait choisir le matériau des six volumes principaux. Et un ou deux de discours et d’articles cubains. N’émiettez pas le pauvre Lalla Rookh qui est resté sur votre table. Antonio Batres, un Guatémaltèque, possède un drame à moi, ou un brouillon dramatique, que le gouvernement m’a fait écrire en à peu près cinq jours sur l’indépendance guatémaltèque. La Edad de Oro, ou quelque chose d’elle, souffrirait une réimpression. J’ai beaucoup d’œuvres perdues dans des journaux sans nombre : au Mexique, de 75 à 77 ; dans la Revista Venezolana, où se trouvent les articles sur Cecilio Acosta et Miguel Peña ; dans des journaux du Honduras, d’Uruguay et du Chili ; dans je ne sais combien de prologues. Allez savoir. Si je ne reviens pas, et si vous insistez pour mettre ensemble mes papiers, faites-le-moi comme nous pensions :

I. Nord-Américains. II. Nord-Américains. III. Hispano-Américains. IV. Scènes nord-américaines. V. Livres sur l’Amérique. VI. Belles-Lettres, Education et Peinture.

Des vers, on pourrait faire un autre volume : Ismaelillo, Versos sencillos, et le plus soigné ou le plus significatif de quelques Versos libres que possède Carmita. Ne me les mélangez pas à d’autres formes embrouillées et moins caractéristiques. Des portraits de personnages accrochés dans mon bureau, choisissez-en deux, vous, et deux autres Benjamín. Et pour Estrada, Wendell Phillips. Vous trouverez dans les sources que je vous dis du matériau pour d’autres volumes ; le IV, vous pourriez en faire deux, et le VI. De mes vers, n’en publiez aucun avant Ismaelillo : aucun ne vaut un clou. Ceux d’après, enfin, sont déjà uns et sincères.

Mes Scènes, noyaux de drames, que j’aurais pu publier ou faire représenter tels quels, et qui sont un bon nombre, sont si embrouillées, et avec une calligraphie telle, sur des versos de lettres et des bouts de papier, qu’il serait impossible de les tirer à la lumière.

Et si vous me faites, par amour filial, tout ce travail quand je serai mort et qu’il vous reste quelque chose des dépenses, ce qui serait une merveille, que ferez-vous du reliquat ? La moitié sera pour mon fils Pepe ; l’autre moitié, pour Carmita et María.

Je pense tout à coup qu’on pourrait peut-être faire un autre volume de Lalla Rookh. L’introduction, du moins, pourrait aller au volume VI. Vous aurez du mal à ne faire qu’un volume du matériau du VI. L’un des articles pourrait être « El Dorador », et un autre « Verestchaguine », et une notice des peintres « Impressionnistes » et le « Christ de Munkacsy ». Et le prologue de Sellén, et celui de Bonalde, quoiqu’il soit si violent ; cette prose-là n’avait pas encore bien pris et était comme à sa naissance. Vous ne choisirez bien entendu que ce qui est durable et essentiel.

De ce avec quoi on pourrait composer une espèce d’esprit, comme on appelait jadis cette sorte de livres, ce serait avec les saillies les plus pittoresques et les plus juteuses que vous pourriez trouver dans mes articles occasionnels. Qu’aurais-je écrit sans saigner ou peint sans l’avoir vu avant de mes yeux ? Ici, on a conservé les « En Casa » dans un gros cahier : ils s’avèrent vivants et utiles.

De nos Hispano-Américains, je me rappelle San Martín, Bolívar, Páez, Peña, Heredia Cecilio Acosta, Juan Carlos Gómez, Antonio Bachiller.

Des Nord-Américains : Emerson, Beecher, Cooper, W. Phillips, Grant, Sheridan, Whitman. Et comme études mineures et peut-être plus utiles, vous trouverez dans mes chroniques Arthur, Hendricks, Hancock, Conkling, Alcott, et bien d’autres.

De Garfield, j’ai écrit l’émotion de l’enterrement, mais on ne voit pas l’homme, que je ne connaissais pas d’ailleurs, de sorte que la description qu’on m’a tant louée n’est rien d’autre qu’un paragraphe d’échotier. Et vous trouverez beaucoup de Longfellow, et de Lanier, d’Edison et de Blaine, de poètes et d’hommes politiques et d’artistes et de généraux mineurs. Entrez dans la forêt et ne prenez pas de branches qui n’auraient pas de fruits.

De Cuba, que n’aurai-je écrit ? Et pas une seule page ne me semble digne d’elle : seul ce que nous allons faire m’en semble digne. Mais vous ne trouverez pas non plus de mots sans idée pure et sans la même anxiété et le même désir de bien. Vous pouvez mettre des hommes dans un groupe, et dans un autre, ces discours tâtonnants et relatifs des premières années d’édification qui ne valent que si on les colle à la réalité et qu’on voie au prix de quel sacrifice de la littérature ils s’y ajustaient. Vous savez que servir est ma manière de parler. Tout ceci est une liste et une distraction de l’angoisse qui nous tenaille en ce moment. Faillirons-nous aussi à l’espérance d’aujourd’hui, alors que nous avons déjà tout à la ceinture ? Et pour souffrir moins, je pense à vous et à ce à quoi je ne pense jamais : mes paperasses.

Et l’espérance a failli ce jour-là, le 25 mars. Aujourd’hui, 1er avril, il semble qu’elle ne faillira pas. Mon affection envers vous, Gonzalo, est grande, mais je suis surpris qu’elle en arrive, comme je le sens aujourd’hui, jusqu’à me pousser à vous écrire, contre mon naturel et ma coutume, mes émotions personnelles. Si elles n’étaient rien qu’à moi, je les écrirais pour le plaisir de vous payer de retour la tendresse que je vous dois ; mais il faudrait que j’en mette d’autres qui ne sont pas à moi et dont je ne suis pas le maître. Elles sont faites de grandeur à certains moments, et, plus souvent, d’amertume indicible et prévue. L’homme est mort sur la croix en un jour ; mais il faut apprendre à mourir sur la croix tous les jours. Martí ne se repose pas ni ne parle. Ainsi donc, vous voilà en possession d’un guide pour un peu de mes documents ?

De la vente de mes livres, dès que vous saurez que Cuba ne décide pas que je rentre, ou quand - mais c’est encore indécis - l’enthousiasme pourrait produire de l’argent nécessaire, vous en disposerez avec Benjamín, frère, sans rien sauvegarder que les livres sur notre Amérique - d’histoire, de littérature ou d’art - qui seront la base de mon pain immédiat si je dois revenir ou si nous tombons vivants. Et que tout le produit soit pour Cuba, une fois payée ma dette envers Carmita : 220 dollars. Ces livres ont été mon vice et mon luxe, ces pauvres livres occasionnels et de travail. Je n’ai jamais eu ceux que je désirais, et je ne me suis pas cru en droit d’acheter ceux dont je n’avais pas besoin pour mon travail. On pourrait faire un curieux catalogue, et le vendre, à titre d’annonce et pour accroître la vente. Je ne voudrais pas lever la main du papier, comme si j’avais la vôtre dans la mienne, mais je conclus, de peur de tomber dans la tentation de mettre dans des mots des choses qui n’y tiennent pas.

Votre

J. Martí

Scènes nord-américaines

L’idée de choisir parmi les chroniques celles qui décrivent un aspect singulier ou un moment caractéristique de la vie d’Amérique du Nord pourrait servir de guide pour ce volume. Je me rappelle maintenant, par exemple :

Un match de boxe, peut-être la première chronique, publiée dans La Nación. L’Exposition de vaches à Madison Garden et Laiterie. Le tremblement de terre de Charleston. La chute de neige. L’occupation de l’Oklahoma. Les anarchistes de Chicago. Une élection de président. L’inondation de Yorktown. Le lynchage des Italiens à N. Orleans. Le Noir brûlé. Le centenaire de Washington. Le centenaire de la Constitution. La statue de la Liberté.

Et des thèmes pareils, culminants et durables, et à valeur humaine. Dans les chroniques de La Nación, que vous trouverez séparées ou dans des cahiers au bureau, il n’y en a qu’une partie de celles que j’ai écrites pour le journal, et il en manque quelques-unes qui seraient essentielles dans la collection.

À MARÍA MANTILLA

Cap-Haïtien, le [mardi] 9 avril 1895

A ma María

Et ma petite fille, que fait-elle, là-bas, dans le Nord, si loin ? Pense-t-elle à la vérité du monde, cherche-t-elle à savoir, à aimer - à savoir pour pouvoir aimer - aimer par la volonté et aimer par l’affection ? S’assoit-elle, amoureuse, près de sa maman triste ? Se prépare-t-elle à la vie, au travail de la vie vertueux et indépendant, afin d’être égale ou supérieure à ceux qui viendront ensuite, quand elle sera femme, lui parler d’amours, l’emporter vers l’inconnu ou le malheur par la tromperie de quelques mots sympathiques ou d’une silhouette sympathique ? Pense-t-elle au travail libre et vertueux pour que les hommes bons la désirent, pour que les méchants la respectent et afin de ne pas avoir à vendre la liberté de son cœur et sa beauté pour la table et le vêtement ? Voilà ce que les femmes esclaves - esclaves par leur ignorance et leur incapacité de se suffire à elles-mêmes - appellent dans le monde « amour ». Il est grand, l’amour, mais ce n’est pas ça. J’aime ma petite fille. Quiconque ne l’aime pas comme ça ne l’aime pas. L’amour est délicatesse, espoir fin, mérite et respect. À quoi pense ma petite fille ? Pense-t-elle à moi ?

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Je suis encore ici, à Cap-Haïtien, alors que je ne devrais pas y être. J’ai cru ne plus avoir moyen de t’écrire pendant très longtemps, et je suis en train de le faire. Aujourd’hui, je recommence à voyager, et je te dis adieu une nouvelle fois. Quand quelqu’un est bon envers moi et bon envers Cuba, je lui montre ton portrait. Mon désir est que vous viviez très proches l’une de l’autre, votre maman et vous, et que tu passes à travers la vie pure et bonne. Attends-moi aussi longtemps que tu sauras que je vis. Tu connaîtras le monde avant de te donner à lui. Élève-toi en pensant et en travaillant. Veux-tu savoir combien je pense à toi - à toi et à Carmita ? Tout m’est motif pour parler de toi, le piano que j’écoute, le livre que je vois, le journal qui arrive. Je t’envoie ici dans une feuille verte l’annonce du journal français auquel Dellundé t’a abonnée. Le Harper’s Young People[1], tu ne l’as pas lu, mais ce n’est pas ta faute ; c’est celle du journal qui contenait des choses tout à fait inventées, qu’on ne sent ni ne voit, et avec plus de mots qu’il n’en fallait. Ce Petit Français[2] est clair et utile. Lis-le, et ensuite tu enseigneras. Enseigner, c’est grandir. Et je te t’envoie par la poste deux livres, en même temps qu’un devoir, que tu feras si tu m’aimes, et que tu ne feras pas si tu ne m’aimes pas. Comme ça, quand j’aurai de la peine, je sentirai comme une main sur l’épaule, ou comme une caresse au front ou comme les sourires par lesquels tu me comprenais et me consolais, et ce sera que tu travailles à ce devoir, en pensant à moi.

Un des livres est L’Histoire générale, un livre très court où toute l’histoire du monde, depuis les temps les plus anciens jusqu’à ce que les hommes pensent et inventent aujourd’hui, est très bien racontée, et dans un langage facile et net[3]. Il a 180 pages : je veux que tu en traduises, en hiver ou en été, une page par jour ; mais traduite de façon que tu la comprennes et que les autres puissent la comprendre, parce que je désire que tu mettes ce livre d’histoire en bon espagnol, de manière qu’on puisse l’imprimer comme livre à vendre, tout en te servant, à Carmita et à toi, à comprendre, entier et bref, le mouvement du monde et à pouvoir l’enseigner. Tu devras donc traduire tout le texte, avec le résumé qui apparaît à la fin de chaque chapitre et avec les questions qui se trouvent au bas de chaque page ; mais comme celles-ci sont là pour aider celui qui lit à se souvenir de ce qu’il a lu et pour aider le maître à poser des questions, tu les traduiras de façon qu’il n’y ait au bas de chaque page que les questions qui lui correspondent. Le résumé, tu le traduis en finissant chaque chapitre. La traduction doit être naturelle, pour qu’on ait l’impression que le livre a été écrit dans la langue dans laquelle tu traduis, car c’est à ça qu’on reconnaît les bonnes traductions. En français, il y a beaucoup de mots qui ne sont pas nécessaires en espagnol. On dit, tu le sais, il est, alors qu’il n’y a aucun él, sauf pour accompagner es, parce qu’en français le verbe n’est jamais seul : et en espagnol, la répétition de ces mots de personne - du yo, et él et nosotros et ellos - devant le verbe n’est pas nécessaire et n’est pas heureuse. Il est bon que, tout en traduisant - mais pas au même moment, bien sûr - tu lises un livre écrit dans un espagnol utile et simple afin que tu aies à l’oreille et dans la pensée la langue dans laquelle tu écris. Parmi les livres que tu peux avoir à la portée de la main, je ne m’en rappelle aucun écrit dans cet espagnol simple et pur. J’ai voulu écrire ainsi dans La Edad de Oro : pour que les enfants me comprennent et que la langage ait un sens et de la musique. Peut-être devrais-tu lire, tout en traduisant, La Edad de Oro. Le français de L’Histoire générale est concis et direct, comme je veux que soit l’espagnol de ta traduction, de manière que tu dois l’imiter en le traduisant et t’efforcer d’utiliser ses mêmes mots, sauf quand la façon de dire française, quand la phrase française est différente de l’espagnol. J’ai, par exemple, à la page 19, au paragraphe 6, cette phrase devant moi : « Les Grecs ont les premiers cherché à se rendre compte des choses du monde. » Bien entendu, tu ne peux pas traduire la phrase comme ça, mot à mot : « Los Griegos han los primeros buscado a darse cuenta de las cosas del mundo », parce que ça ne veut rien dire en espagnol. Je traduirais : « Los griegos fueron los primeros que trataron de entender las cosas del mundo. » Si je dis : « Los griegos han tratado los primeros », je dirais mal, parce que ce n’est pas espagnol. Si je continue de dire : « de darse cuenta », je dis mal aussi, parce que ce n’est pas non plus de l’espagnol. Tu vois donc le soin avec lequel il faut traduire pour que la traduction puisse se comprendre et être élégante, et pour que le livre ne reste pas, comme tant de livres traduits, dans la même langue étrangère où il était. Et le livre te distraira, surtout quand tu arriveras aux moments où ont vécu les personnages dont parlent les vers et les opéras. Il est impossible de bien comprendre un opéra, ou la romance d’Hildegonde, par exemple, si on ne connaît pas les événements de l’histoire qu’il raconte et si on ne sait pas bien qui est Hildegonde, et où et quand elle a vécu, et ce qu’elle a fait. Ta musique n’est pas comme ça, ma María, mais la musique qui comprend et qui sent. Etudie, ma María ; travaille et attends-moi.

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Et quand tu auras bien traduit L’Histoire générale, dans une écriture claire, avec des lignes toute pareilles et des pages à bonne marge, nobles et propres, comment se pourrait-il qu’il n’y ait personne pour t’imprimer - et vendre pour toi, vendre pour ta maison - ce texte clair et complet de l’histoire de l’homme, meilleur et plus attrayant et plus agréable que tous les livres d’enseignement de l’histoire qu’il y a en espagnol ? Une page par jour, donc, ma petite fille chérie. Apprends de moi. J’ai la vie d’un côté de la table, et la mort de l’autre, et un peuple dans mon dos, et vois combien de pages je t’écris.

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L’autre livre est pour lire et enseigner : c’est un livre de 300 pages, agrémenté de dessins, où il y a, ma María, le meilleur - et tout ce qu’il y a de plus vrai - de ce qu’on sait maintenant de la nature. Tu as déjà lu - ou alors Carmita l’a lu avant toi - les Précis d’Appleton. Eh bien, ce livre est bien meilleur, plus court, plus allègre, plus plein, au langage plus clair, tout écrit comme on si voyait. Lis le dernier chapitre, « La Physiologie végétale, la vie des plantes », et tu verras combien cette histoire est poétique et intéressante[4]. Je la lis et je la relis, et elle me semble toujours nouvelle. Je lis peu de vers, parce que presque tous sont artificiels ou exagérés, et disent dans une langue outrée de faux sentiments ou des sentiments sans force ni honnêteté, mal copiés de ceux qui les ont vraiment sentis. Là où je trouve la plus grande poésie, c’est dans les livres de science, dans la vie du monde, dans l’ordre du monde, dans le fond de la mer, dans la vérité et la musique de l’arbre, et dans ses forces et ses amours, en haut du ciel, avec ses familles d’étoiles, et dans l’unité de l’univers qui renferme tant de choses différentes, et qui ne fait qu’un, et qui repose dans la lumière de la nuit du travail productif de la journée. Il est beau de se pencher sur un surplomb et de voir vivre le monde : le voir naître, grandir, changer, s’améliorer, et apprendre dans cette majesté continue le goût de la vérité et le dédain de la richesse et de l’orgueil auxquelles les gens inférieurs et inutiles se sacrifient et sacrifient tout. C’est comme l’élégance, ma María, qui est dans le bon goût, et non dans le coût. L’élégance du vêtement, la grande, la vraie, est dans la hauteur et la force de l’âme. Une âme honnête, intelligente et libre donne au corps plus d’élégance et plus de pouvoir à la femme que les modes les plus riches des magasins. Beaucoup de magasin, peu d’âme. Quiconque a beaucoup dedans a besoin de peu dehors. Quiconque a beaucoup dehors a peu dedans et veut dissimuler ce peu. Quiconque sent sa beauté, la beauté intérieure, ne cherche pas dehors une beauté empruntée : elle se sait belle, et la beauté jette de la lumière. Elle s’efforcera de se montrer joyeuse et agréable aux yeux, parce que c’est un devoir humain de causer du plaisir au lieu de la souffrance, et quiconque connaît la beauté la respecte et veille sur elle chez les autres et en soi. Mais elle ne mettra pas un jasmin dans un vase de Chine ; elle mettra le jasmin, seul et léger, dans un verre d’eau claire. Voilà la vraie élégance : que le vase ne soit pas plus que la fleur. Et ce naturel, et cette façon de vivre, en ayant pitié des vains et des pompeux, s’apprend avec ravissement dans l’histoire des créatures de la terre. Lisez, Carmita et toi, le livre de Paul Bert ; dans deux ou trois mois, relisez-le ; lisez encore et ayez-le toujours près de vous, pour une page ou une autre, à vos heures perdues. Comme ça, oui, vous serez des maîtresses, racontant ces vrais contes à vos disciples, au lieu de tant de fractions et tant de décimales, et de tant de noms inutiles de caps et de fleuves, que l’on doit enseigner sur la carte comme par hasard pour aller chercher le pays dont on narre le conte ou alors là où a vécu l’homme dont parle l’histoire. Et peu de calcul, au tableau, et pas tous les jours. Que les disciples aiment l’école et y apprennent des choses agréables et utiles.

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Car je vous vois, cet hiver, Carmita et toi, assises dans votre école, de neuf heures à une heure, travaillant toutes les deux si les fillettes ont des âges différents et s’il faut faire deux groupes, ou travaillant l’une après l’autre, avec une classe égale pour toutes. Tu pourrais donner des classes de piano et de lecture, et peut-être d’espagnol, après l’avoir lu un peu plus, et Carmita, une nouvelle classe d’épellation et de composition à la fois, qui serait la classe de grammaire, toute entière enseignée sur les ardoises, à la dictée, et ensuite en écrivant la dictée au tableau noir, en faisant attention à ce que les fillettes corrigent leurs erreurs, et une classe de géographie, qui serait plus de géographie physique que de noms, en enseignant comment est faite la Terre et ce qui l’aide à exister tout autour, et de l’autre géographie, les grandes divisions, et celles-ci à fond, sans trop de minuties ni trop de détails yankees, et une classe de sciences, qui serait une conversation de Carmita, comme un conte pour de bon, dans l’ordre qui apparaît dans le livre de Paul Bert, si elle peut déjà bien le comprendre, et sinon, dans le meilleur qu’elle pourra inventer, avec ce qu’elle sait des précis et l’aide de ce qu’elle comprend de Paul Bert, et d’astronomie. Un livre d’Arabella Buckley, qui s’intitule The Fairy-Land of Science, et les livres de John Lubbock, et surtout deux, Fruits, Flowers and Leaves, et Ants, Bees and Wasps, l’aideraient beaucoup pour cette classe. Imagine-toi Carmita racontant aux fillettes les amitiés des abeilles et des fleurs, et les coquetteries de la fleur avec les abeilles, et l’intelligence des feuilles qui dorment et aiment et se défendent, et les visites et les voyages des étoiles, et les maisons des fourmis. Peu de livres, et une parole continuelle. Pour l’histoire, les fillettes seraient peut-être encore trop neuves. Et le vendredi, une classe de poupées - couper et coudre des habits pour les poupées - et une révision de musique, et une longue classe d’écriture et une classe de dessin. Débutez avec deux fillettes, avec trois, avec quatre. Les autres viendront. Dès qu’ils connaîtront l’existence de cette école allègre et utile, et en anglais, ceux qui ont des enfants dans d’autres écoles vous les enverront ; et s’ils sont de chez nous, vous leur apprenez pour mieux les flatter, dans une classe de lecture expliquée - en expliquant le sens des mots - l’espagnol. Pas plus de grammaire que ça : la grammaire, l’enfant la découvre peu à peu dans ce qu’il lit et entend, et c’est la seule qui sert. Et si tu t’efforçais et pouvais enseigner le français, comme je te l’ai enseigné, en traduisant à partir de livres naturels et agréables ? Si j’étais là où tu ne pourrais pas me voir, ou si alors le retour était impossible, ce serait pour moi une grande fierté et une grande joie de te voir là-bas, assise, ta petite tête de lumière parmi les fillettes qui sortiraient ainsi de ton âme, assise, libre du monde, dans le travail indépendant. Essayez en été ; débutez en hiver. Passe, silencieuse, parmi les gens vaniteux. Ton âme est de soie. Entoure ta mère, et gâte-la, car c’est un grand honneur d’être venue au monde de cette femme. Que, quand tu te regardes au-dedans, et dans ce que tu fais, tu te trouves comme la terre dans la matinée : baignée de lumière. Sens-toi propre et légère comme la lumière. Laisse à d’autres filles le monde frivole : tu vaux plus. Souris et passe. Et si tu ne me revois plus, fais comme le petit garçon à l’enterrement de Frank Sorzano : mets un livre - le livre que je te demande - sur la sépulture. Ou sur ta poitrine, car c’est là que je serai enterré si je meurs là où les hommes ne le savent pas. Travaille. Un baiser. Et attends-moi.

Ton

J. Martí

À MANUEL MERCADO

Campement de Dos Ríos [Cuba], le 18 mai 1895[5]

Monsieur Manuel Mercado

Mon frère très cher, je peux désormais écrire. Je peux désormais vous dire avec quelle tendresse et quelle reconnaissance et quel respect je vous aime, vous et ce foyer qui est mien et qui mon orgueil et mon obligation. Je cours désormais tous les jours le risque de donner ma vie pour mon pays et pour mon devoir - puisque c’est ainsi que je le comprends et que j’ai assez de forces pour l’accomplir - qui est d’empêcher à temps, par l’indépendance de Cuba, que les Etats-Unis ne s’étendent dans les Antilles et ne retombent, avec cette force de plus, sur nos terres d’Amérique. Tout ce que j’ai fait à ce jour et tout ce que je ferai, c’est pour cela. Il m’a fallu le faire en silence et, disons, indirectement, car, pour pouvoir les réaliser, certaines choses doivent être occultes et si on les proclamait pour ce qu’elles sont, elles soulèveraient de trop rudes difficultés pour atteindre malgré tout le but. Les obligations mineures et publiques des peuples - comme le vôtre, qui est aussi le mien - dont l’intérêt le plus vital est d’empêcher que ne s’ouvre à Cuba, par l’annexion des impérialistes[6] de là-bas et des Espagnols, la voie, qu’il faut obstruer et que nous obstruons par notre sang, de l’annexion des peuples de notre Amérique au Nord convulsé et brutal qui les méprise, les eussent empêchés d’adhérer ostensiblement et d’aider ouvertement à ce sacrifice, qui se fait pour le bien immédiat et leur propre bien[7]. J’ai vécu dans le monstre et j’en connais les entrailles. Et ma fronde est celle de David[8]. A l’instant même, car cela fait des jours, au lendemain de la victoire par laquelle les Cubains ont salué notre sortie en liberté des sierras où nous, les six hommes de l’expédition[9], nous avons déambulé quatorze jours durant[10], le correspondant du Herald[11], qui m’a tiré de mon hamac et de mon abri, me parle de l’activité des annexionnistes, moins redoutable du fait du peu de réalité des aspirants, de l’espèce courtisane, sans ceinture ni création qui, pour déguiser commodément leur complaisance ou leur soumission à l’Espagne, lui demandent sans foi l’autonomie de Cuba, juste contents de ce qu’il y ait un maître, Yankee ou Espagnol, qui les maintienne ou leur crée, en récompense de leur office d’entremetteuses, la position de notables, dédaigneux de la masse robuste, de la masse métisse, habile et émouvante, du pays, de la masse intelligente et créatrice de Blancs et de Noirs. Et il me parle d’autre chose, le correspondant du Herald, Eugene Bryson : d’un consortium yankee - qui ne sera pas - comptant sur la garantie des douanes, trop endettées auprès des banques espagnoles rapaces pour qu’il en reste quelque chose pour celles du Nord, d’autant que celui-ci est incapable heureusement, de par sa constitution politique entravée et complexe, de lancer ou de soutenir l’idée comme oeuvre du gouvernement. Et il m’a parlé[12] encore d’autre chose, Bryson - bien que la véracité de la conversation qu’il m’a rapportée, seul celui qui connaît de près le brio avec lequel nous avons soulevé la révolution puisse la comprendre - à savoir du désordre, du dégoût et de la mauvaise solde de l’armée novice espagnole, et de l’incapacité de l’Espagne de lever à Cuba ou ailleurs les ressources contre la guerre qu’elle avait, la fois antérieure, tirées uniquement de Cuba. Bryson m’a raconté sa conversation avec Martínez Campos[13], à la fin de laquelle celui-ci a laissé entendre qu’une fois l’heure venue, l’Espagne préférerait sans doute s’entendre avec les Etats-Unis plutôt que de faire reddition de l’île aux Cubains. Et il m’a dit encore plus, Bryson : d’une de nos connaissances et du fait qu’on veille sur elle au Nord, comme le candidat des Etats-Unis, quand le président actuel aura disparu, à la présidence du Mexique[14]. Ici, je fais mon devoir. La guerre de Cuba, - réalité supérieure aux vœux pieux et dispersés des Cubains et Espagnols annexionnistes auxquels seule leur alliance avec le gouvernement espagnol donnerait un pouvoir relatif, - est venue à son heure en Amérique pour éviter, même contre l’emploi déclaré de toutes ces forces-là, l’annexion de Cuba aux Etats-Unis qui ne l’accepteront jamais d’un pays en guerre et qui ne peuvent contracter, car la guerre n’acceptera pas l’annexion, l’engagement odieux et absurde d’abattre pour leur compte et par leurs armes une guerre d’indépendance américaine. Et le Mexique, ne trouvera-t-il pas une façon judicieuse, efficace et immédiate, d’aider à temps celui qui le défend ? Oui, il la trouvera, ou je la lui trouverai, moi. C’est une question de vie ou de mort, et on ne saurait se tromper. La façon discrète est la seule qui doive se voir. Moi, je l’eusse déjà trouvée et proposée. Mais, pour cela, je dois avoir plus d’autorité en moi, ou savoir qui l’a, avant d’œuvrer ou de conseiller[15]. Je viens d’arriver. La constitution de notre gouvernement, utile et simple, peut prendre encore deux mois, s’il doit être réel et stable. Notre âme ne fait qu’une, et je la connais, ainsi que la volonté du pays, mais ces choses-là sont toujours une question de relations, de moments et d’accommodements. Fort de la représentation que je détiens, je ne veux rien faire qui en paraisse une extension capricieuse. Je suis arrivé, avec le général Máximo Gómez et quatre autres, sur une barque où j’ai tenu la rame de proue sous l’averse, à une pierraille inconnue de nos plages ; j’ai porté pendant quatorze jours, à pied à travers des épines et des hauteurs, mon havresac et mon fusil - nous avons soulevé des gens à notre passage. C’est dans la bienveillance des âmes que je découvre la racine de mon affection envers la souffrance de l’homme et envers la justice d’y remédier ; les campagnes sont nôtres sans conteste, au point qu’en un mois, je n’ai pu entendre qu’un coup de feu. Et, aux portes des villes, soit nous remportons une victoire soit nous passons en revue, dans un enthousiasme pareil à la flamme religieuse, trois mille armes ; nous poursuivons notre chemin vers le centre de l’île, moi pour déposer devant la Révolution que j’ai fait se lever l’autorité que l’émigration m’a donnée et qui a été respectée ici dedans et qu’une assemblée de délégués du peuple cubain visible, des révolutionnaires en armes, doit renouveler conformément à son nouvel état. La révolution souhaite la pleine liberté de l’armée, sans les entraves qu’une Chambre sans sanction réelle, ou la suspicion d’une jeunesse jalouse de son républicanisme, ou les jalousies et les craintes d’une prééminence excessive à l’avenir d’un caudillo tatillon ou prévoyant lui avaient opposées auparavant[16] ; mais elle veut une représentation républicaine à la fois succincte et respectable, la même âme d’humanité et de dignité, pleine d’aspiration à la dignité individuelle, que celle qui pousse les révolutionnaires à la guerre et les y maintient. Pour ma part, je comprends qu’on ne peut guider un peuple contre l’âme qui le meut, ou sans elle, et je sais comment s’enflamment les cœurs, et comment on tire profit, en vue du tourbillon incessant et de l’assaut, de l’état fougueux et satisfait des cœurs. Mais, en ce qui concerne les formes, bien des idées ont leur place. Les choses d’hommes, ce sont les hommes qui les font. Vous me connaissez. En moi, je ne défendrai que ce que j’estime comme garantie ou service de la révolution. Je sais disparaître. Mais ma pensée ne disparaîtrait pas, et mon obscurité ne m’aigrirait pas. Et dès que nous aurons une forme, nous agirons, que cela m’incombe à moi, ou à d’autres.

Et maintenant, ayant fait passer en premier l’intérêt public, je vous parlerai de moi, car seule l’émotion de ce devoir a pu soustraire à la mort convoitée l’homme qui, maintenant que Nájera ne vit plus où on le voit[17], vous connaît le mieux et caresse en son cœur comme un trésor l’amitié dont vous l’enorgueillissez. Je connais vos reproches, muets, depuis mon voyage[18]. Et dire que nous lui avons tant donné, de toute notre âme, et il reste muet ! Quelle tromperie que celle-ci et quelle âme endurcie que la sienne, au point que le tribut et l’hommage de notre affection n’ont pu lui faire écrire une lettre de plus sur le papier à lettre et le papier-journal qu’il noircit chaque jour !

Il est des affections d’une pudeur si délicate...[19]

[1] Fameux magazine pour enfants fondé à New York en novembre 1879 par les éditions Harper & Brothers et qui dura jusqu’en avril 1895, où il prit un autre nom, Harper’s Round Table, pour disparaître en 1899. Hebdomadaire au départ, il devient mensuel à partir de 1893. Il eut une grande influence sur ses jeunes lecteurs et présenta de grands écrivains, dont Mark Twain qui y publia Les aventures d’Huckelberry Finn.

[2] Il doit vraisemblablement s’agir de Le Petit Français illustré, Journal des écoliers et des écolières, le fameux hebdomadaire pour enfant fondé en 1889 par la librairie Armand Colin et qui constitua cette même année le premier grand succès de la B.D. en France en publiant « La famille Fenouillard » de Christophe. C’est aussi dans ses pages que parurent de 1890 à 1896 Les aventures du Sapeur Camember. Changea de nom en 1905. Chaque numéro (le samedi) se composait de douze pages à deux colonnes illustrées, et comprenait des articles, une bande dessinée et une page de jeux. Martí en reparle à la fin de sa lettre à Dellundé du 12 mars 1895 (pour lui rappeler sa promesse d’y abonner María).

[3] Il m’a été impossible de découvrir de quel ouvrage il s’agit. Le catalogue Opale-plus de la BnF consulté sous ce titre par Internet ne donne aucun renvoi : il est vraisemblable que le titre soit plus complexe.

[4] Il est très malaisé de savoir à quel ouvrage de Paul Bert (indiqué plus loin comme auteur) Martí se réfère ici. Dans son Journal de Campagne, au 3 mars 1895, parlant de ce livre, il utilise le mot « prontuario » qui signifie : abrégé, résumé, manuel. Or, aucun des nombreux ouvrages de Paul Bert ne porte ce titre en français. Martí précisant « segundo prontuario » et donnant ici le titre du dernier chapitre (« Physiologie végétale »), je suppose dès lors qu’il doit s’agir de l’ouvrage dont la page de titre complète est la suivante : La deuxième année d’enseignement scientifique (sciences naturelles et physiques) : Animaux - Végétaux - Pierres et terrains - Physique - Chimie - Physiologie animale - Physiologie végétale. Ouvrage répondant aux nouvelles matières obligatoires de l’enseignement primaire et aux programmes des classes élémentaires des lycées et collèges, accompagné de 550 gravures, 18e éd., Paris, A. Colin, 1888, 336 p., ill. ; 18 cm. La description qu’on donne Martí : « L’autre livre est pour lire et enseigner : c’est un livre de 300 pages, agrémenté de dessins » correspond en gros à la fiche bibliographique de la BnF et me conforte dans mon hypothèse.

[5] Cette dernière lettre - interrompue par l’arrivée au camp des insurgés du général Bartolomé Masó et inachevée, comme on le verra, puisque Martí est tué le lendemain dans une escarmouche avec les forces espagnoles - n’apparaît pas bien entendu dans l’édition princeps. Elle constitue l’avant-dernier écrit de Martí dont le dernier est une courte missive, du 19 mai, au général Máximo Gómez. La lettre à Mercado que Martí portait sur lui à sa mort (avec d’autres qui lui étaient adressées, entre autres par Carmen Miyares et ses deux filles María et Carmen Mantilla), fut récupérée par le colonel Ximénez de Sandoval, chef du convoi que Máximo Gómez était parti attaquer, qui les fit parvenir ensuite au général Salcedo, son supérieur dans cette région militaire. Le manuscrit arriva finalement en des mains cubaines et fut publié dans la revue havanaise El Fígaro en 1909.

[6] Il est on ne peut plus symptomatique que ce mot - absent de toute la vie publique de Martí - apparaisse dans cette lettre intime à l’un de ses plus vieux confidents épistolaires où il révèle le fond et le fondement de sa pensée politique, maintenant que la bataille sur le terrain militaire est engagée pour de bon ! Précisons toutefois que le terme n’a pas sous la plume de Martí la connotation que Lénine lui donnera quelques années plus tard ; mais il vaut peut-être la peine de rappeler que le dirigeant bolchevique considéra la guerre qu’avait lancée Martí, dès lors que les Etats-Unis y intervinrent en 1898 (prenant le nom de guerre hispano-américaine dans l’historiographie officielle, comme si les Cubains avaient fait tapisserie !) comme la première guerre impérialiste de l’ère moderne.

[7] La lecture des Oeuvres complètes donnait à ce jour « en bien inmediato y de ellos », leçon que reprend le recueil des lettres à Mercado récemment édité en un volume par le CEM. Epistolario (t. V, p. 250) livre, soit par erreur de lecture de García Pascual et Moreno Pla qui ont colligé une photocopie du manuscrit original, soit par simple coquille d’impri-merie : « en bien inmediato de ellos », ce qui modifie sur le fond la pensée de Martí dans la mesure où, curieusement, l’indépendance de Cuba (le bien immédiat) disparaît pour ne laisser place qu’à la protection des peuples latino-américains contre les visées nord-améri-caines (el bien de ellos). On retrouve cette même erreur dans la traduction de Joucla-Ruau (« au bénéfice immédiat de ces peuples eux-mêmes », op. cit., p. 148), qui redouble la confusion en traduisant, deux lignes plus haut, un hypothétique habrían (auraient ou eussent) par un catégorique : « avaient »... Signalons une autre grave coquille in Epistolario (p. 251) : blancos (Blancs) au lieu de bancos (banques).

[8] Nous sommes en présence dans ce premier paragraphe - que la plupart des Cubains peuvent réciter par cœur - d’un texte en quelque sorte fondateur de la Révolution cubaine, que l’Histoire du dernier siècle vient corroborer : pour des raisons tout à la fois historiques et géographiques, l’indépendance de Cuba - dont la véritable garant est le processus enclenché le 1er janvier 1959 - ne peut se faire que face aux Etats-Unis et contre eux, tant que ceux-ci estimeront - comme l’histoire de l’Amérique latine le prouve abondamment - que la « destinée manifeste » leur a octroyé un droit de tutelle sur le reste du continent, à plus forte raison sur cette île que, dès l’époque de Jefferson, ils considéraient leur à compter du jour où l’Espagne ne serait plus en mesure de la dominer (politique du « fruit mûr »). La politique obsessionnelle et maladivement insane de dix administrations nord-américaines contre la Révolution cubaine, depuis maintenant quarante-quatre ans, prouve combien douloureusement l’infraction à cette règle sacro-sainte a été ressentie par les Etats-Unis et combien le camouflet a été cinglant.

[9] Les six hommes qui ont débarqué le 11 avril 1895, vers dix heures et demie du soir, à La Playita, sur la côte sud, entre Maisí et Guantánamo, en provenance de Cap-Haïtien, sont José Martí, Máximo Gómez, Francisco Borrero, Angel Guerra, César Salas et Marcos del Rosario.

[10] Martí se réfère au combat d’Arroyo Hondo que livrent, le 25 avril 1895, les forces cubaines aux ordres de Periquito Pérez et de José Maceo contre les troupes espagnoles du colonel Copello, embusquées sur le pont qui franchit le cours d’eau dans l’attente du passage de Gómez et Martí. Les six hommes ont, durant ces quatorze jours, marché environ cent soixante kilomètres à travers les montagnes. (Ces renseignements précis sont tirés de l’excellente édition du Journal de campagne de Martí réalisée par Mayra Beatriz Martínez et Froilán Escobar, José Martí, Diarios de campaña, La Havane, 1996, Casa Editora Abril.)

[11] Martí écrit dans son journal le 2 mai 1895 : « Nous sommes arrivés à Leonor, et, éludant le repas tardif, nous étions allés nous coucher avec du fromage et du pain, quand le correspondant du Herald, George Eugene Bryson, arrive avec la cavalerie de Zefí. Je reste avec lui jusqu’à trois heures du matin. » Le 3 : « Je travaille la journée entière au manifeste pour le Herald, et encore autre chose pour Bryson. » Celui-ci repart le 4 mai. Le journal est le New York Herald*, l’un des plus importants de l’époque, qui avait interviewé Martí en 1893. Celui-ci en profite pour rédiger (datée du 2 mai) une lettre-manifeste au directeur du journal new-yorkais où il explique « succinctement au peuple des Etats-Unis et au monde les raisons, la composition et les objectifs de la Révolution que Cuba a lancée depuis le début du siècle, qui s’est maintenue en armes avec un héroïsme reconnu de 1868 à 1878 et qui reprend aujourd’hui grâce aux efforts ordonnés des enfants de ce pays, à l’intérieur et à l’extérieur de l’île, afin de fonder, fort du courage expert et du caractère mûr du Cubain, un peuple indépendant, digne et capable de mettre en place le gouvernement à lui qui ouvrira la richesse stagnante de l’île de Cuba, - dans la paix qui seule peut assurer la dignité satisfaite de l’homme -, au travail libre de ses habitants et au passage franc de l’Univers. » Et pour lui donner plus de poids, Martí la fait signer par le général en chef Máximo Gómez. The New York Herald en publie, le 19 mai 1895 (le jour même de la mort de Martí !), une version anglaise fortement sollicitée qui enlève une bonne partie de leur mordant (voire les supprime purement et simplement) aux passages où Martí avertit au sujet du danger que représentent les Etats-Unis pour la Révolution cubaine et l’indépendance de l’Amérique latine. (Sur cette question, cf. l’analyse comparée que fait Luis Toledo Sande, « José Martí contra The New York Herald. The New York Herald contra José Martí », Anuario del Centro de Estudios Martianos, nº 10, 1987, pp. 21-72. Le texte intégral sera publié in Patria, le 3 juin 1895. On trouvera les trois textes in Epistolario, t. V, pp. 205-225.) Luis Toledo Sande estime à juste titre que cette lettre au journal new-yorkais et la lettre à Mercado s’éclairent mutuellement.

*The New York Herald. Lancé en 1835 par James Gordon Bennett. "A pioneer in the use of railroads, steamships and the telegraph to gather news, it became known for its thorough reportage on finance and society and its organized network of Europeans correspondents. Its sensationalistic approach to scandal and crime... led to wispread denunciation and on boycott against the paper in 1840. Despite this protests, the newspaper had a circulation of 77 000 in 1860, the largest of any daily newspaper in the United States. It was usually Democratic in politics and was considered more sympathetic toward the South than any others paper in North, but it supported the North during the Civil War." Fusionne en 1924 avec le New York Tribune pour devenir le New York Herald Tribune. (The Encyclopaedia of New York City, op. cit.)

[12] Je m’en tiens - par respect pour cette lettre inachevée et les conditions dans lesquelles elle a été écrite - à sa leçon originale, mais il est évident que Martí l’aurait retouchée s’il avait eu le loisir de le faire : il commence en effet par deux verbes au présent (« il me parle ») et poursuit à partir d’ici par trois passés simples de ce même verbe. Et le début de la phrase prête encore plus à confusion : cet « à l’instant même » contredit le « voilà quelques jours », d’autant que Martí évoque aussitôt une bataille ayant eu lieu le 25 avril, soit presque un mois avant ! On sait par ailleurs que Bryson est reparti le 4 mai. Martí ne peut donc parler que d’une conversation passée, même si tout le début donne l’impression qu’il se réfère à quelque chose qui se passe au même moment.

[13] Arsenio Martínez Campos (1831-1900), le général qui avait conclu la guerre de Dix Ans sur un pacte du Zanjón controversé, et que nous retrouvons face à cette nouvelle guerre d’Indépendance cubaine en tant que capitaine général de l’île. Mais il échouera cette fois-ci et devra se retirer. Son successeur, Valeriano Weyler, enfermera les paysans dans des camps de concentration aux abords des villes pour « enlever l’eau aux poissons » et provoquera une terrible hécatombe, qui empirera quand les Etats-Unis, intervenant dans la guerre en 1898, instaureront un blocus naval de l’île.

[14] On ignore à ce jour de qui il s’agit ? Peut-être de Romero Rubio, selon Pedro Pablo Rodríguez, qui n’en mettrait pas pour autant la main au feu...

[15] Martí tient, maintenant la guerre vraiment lancée, à faire reconnaître sur le terrain, aussi bien par les civils que par les militaires, la fonction qu’il occupe de délégué du Parti révolutionnaire cubain et à créer une structure politico-militaire qui permette de diriger la guerre avec l’appui de tous.

[16] Ce sont là des allusions à des faits survenus pendant la guerre de Dix Ans (1868-1878), qui l’avaient justement empêchée de se développer et d’atteindre la victoire finale.

[17] Manuel Gutiérrez Nájera est mort en effet le 3 février. On ne connaît qu’une seule lettre de lui à Martí, du 15 décembre 1890 : « Mon cher ami : J’ai besoin de vous écrire pour solder mes dettes avec l’année qui s’en va et ouvrir mon compte courant pour celle qui vient. Il me semble que vous m’écrivez quand je reçois l’une de ces correspondances qui apportent du soleil au Partido Liberal : je suis le premier à les ouvrir ; le premier à les savourer ; et le premier à gronder les typographes pour le traitement sacrilège qu’ils vous infligent. Je me considère votre débiteur de bien des gouttes de lumière, de bien des diamants, de bien des bouquets de fleurs, et, - qui plus est - de bien des idées qui ennoblissent mon esprit et qui me réconcilient avec les idéaux fugaces. Ici, c’est jour de fête quand vos correspondances arrivent, et mon affection, comme un bambin turbulent qui attend des friandises et des jouets, court à leur rencontre les recevoir. Voilà pourquoi j’ai pensé vous écrire cent fois très longuement : je sens que j’ai un ami, que je connais à peine, à un endroit que je ne connais pas. Et si je n’ai pas écrit, c’est qu’à force de noircir du papier, j’ai pris mon encre en haine, mais non celle d’autrui. / Aujourd’hui, mon ami, force m’est pourtant que mes lettres se rendent chez vous, tout comme les pauvres se rendent chez les riches pour leur demander l’étrenne. J’ai à ma charge El Partido Liberal, à causes des occupations pressantes de son directeur, et comme l’année nouvelle va commencer et que nous voulons que cette publication s’améliore un tantinet, il est bon de demander aux sommités de l’intelligence comme vous de continuer de la protéger. Je vous écrirai souvent pour vous communiquer mes projets et vous demander conseil... » (Destinatario José Martí , op. cit., pp. 191-192.) Martí a dû éprouver douloureusement cette perte si l’on en croit la dédicace qu’il lui avait écrite sur un exemplaire de Versos Sencillos : « Ivoire dans le vers, dans la prose soie, dans l’âme or. »

[18] A l’été 1894, Martí entreprend un voyage à Mexico dans trois objectifs : renouer les contacts avec ses amis personnels et les Cubains pour les informer de la marche des préparatifs et collecter de nouveaux fonds ; contrecarrer la forte influence des Espagnols ; enfin, rencontrer le président Porfirio Díaz pour obtenir de lui un engagement de soutien matériel (armes et équipements) quand la guerre aurait éclaté. Il arrive le 18 juillet en provenance de la Nouvelle-Orléans et de San Antonio (Texas), s’installe à l’hôtel où il tombe malade, se loge ensuite chez Manuel Mercado le 22, part le 25 pour Veracruz, rentre dans la capitale deux jours plus tard. Entre temps, Porfirio Díaz lui a concédé un entretien pour la veille. Martí lui demande alors un nouvel entretien qui semble bien avoir eu lieu le 1er août 1894. Il écrit le 23 juillet 1894 au président : « Un Cubain prudent, investi de la représentation de ses concitoyens... qui ne voit pas dans l’émancipation de Cuba la simple émancipation politique de l’île, mais rien moins que la préservation de la sécurité et de l’indépendance de tous les peuples hispano-américains, en particulier de ceux de la partie nord du [sous-]continent, est venu... expliquer en personne... la signification et la portée de la révolution sacrée d’indépendance, et ordonnée et prévoyante, à laquelle se dispose Cuba. Les Cubains ne la font pas seulement pour Cuba, mais pour l’Amérique ; [Les Mexicains ne sauraient considérer comme des étrangers] ceux qui, aux portes de leur patrie, au carrefour futur et proche du monde, et face à une nation étrangère et ambitieuse, vont se battre pour la dignité et le bien-être de leurs compatriotes et pour l’équilibre et la sécurité de notre Amérique. Il s’agit, pour les Cubains indépendants, d’empêcher que l’île corrompue aux mains de la nation dont le Mexique a dû aussi se séparer ne tombe pour son malheur et au grand dam des peuples d’origine espagnole en Amérique sous une domination funeste aux peuples américains. L’entrée de Cuba dans une république opposée et hostile [les USA] - ce qui sera fatalement sa fin si l’indépendance aujourd’hui possible et opportune est ajournée - menacerait, voire liquiderait, l’indépendance des républiques hispano-américaines dont elle semble le gardien et dont elle fait partie du fait du danger commun, des intérêts et de la nature même. » (« Martí en México. Nuevos documentos », in Anuario del Centro de Estudios Martianos, nº 14, 1991, pp. 13-14. Sur ce séjour de Martí au Mexique, cf. Alfonso Herrera Franyutti, Martí en México. Recuerdo de un época, Mexico, 1969, s. éd., pp. 111-131 et 139.) Martí rentre à New York autour du 10 août 1894. Cette démarche de Martí à Mexico explique les deux télégrammes de janvier 1895 publiés plus haut (nº 139 et 140).

[19] L’arrivée au campement du général Bartolomé Masó et de sa troupe contraint Martí, je l’ai dit, à interrompre sa lettre. Ce sont les derniers mots qu’il écrivit, hormis une courte missive adressée au général Máximo Gómez le lendemain, à peine quelques heures avant de tomber au cours d’une charge contre des Espagnols : « Général, nous sommes partis vers quatre heures pour arriver à temps à La Vuelta où les forces de Masó sont passées à partir de dix heures pour camper et rétablir leur cavalerie très fatiguée. Elles sont arrivées hier soir. Je ne serai pas tranquille tant que je ne vous aurai vu revenir. Je veille sur votre havresac. Les forces, bien que sans animaux utiles, auraient voulu partir vous suivre à la recherche du convoi [un convoi espagnol que Gómez tente de détecter pour l’attaquer], mais elles redoutaient de se perdre en allées et venues au lieu de vous être utiles. Le voyage inutile à la Sabana a beaucoup fâché Maso. Votre J. Martí. » (Epistolario, op. cit., t. V, p. 253.)



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  1. ADIEU. SOIS JUSTE - Les « Testaments » de José Martí (1895) ( posté le 16 juin 2006 par fernande.pellaz )

ADIEU. SOIS JUSTE - Les « Testaments » de José Martí (1895)
16 juin 2006, par fernande.pellaz

CherMonsieur Bonaldi,

Je me permets cette familiarité car vous faites partie des personnes que j’apprécie.

J’ai fait votre connaissance avec les articles au sujet du livre de Raffy et j’ai adoré vos réponses.

Quand j’ai voulu vous féliciter, un peu tardivement il est vrai, votre adresse e-mail était hors service.

Je ne suis pas journaliste et aucun titre me permet cette demande mais est-il possible d’avoir votre e-mail ?

En attendant mille bravos pour vos articles intelligents.

Meilleures salutations

Fernande Pellaz

ADIEU. SOIS JUSTE - Les « Testaments » de José Martí (1895)
15 août 2006, par Jacques-François Bonaldi

Chère Fernande

Je suis vraiment désolé de vous répondre si tard, mais il y a des éternités que je n’entrais plus sur cette partie du site de Viktor (que vous aurez félicité, j’espère, pour le travail impressionnant qu’il réalise en faveur de la Révolution cubaine), faute de temps.

Je suis ravi de constater qu’il reste encore des personnes sensibles aux arguments fondés sur des faits et sur leur analyse dans un contexte d’ensemble, face à ceux qui ne réagissent qu’à partir d’a priori insultants basé sur leur ignorance et leurs préjugés.

Je viens de "ferrailler" tout récemment sur Agoravox, et la haine que provoque la Révolution cubaine m’a laissé, je vous l’avoue, absolument pantois. Quand je pense que l’autre nous avait annoncé "la fin des idéologies"... !

Merci donc de vos encouragements. Mon courriel n’est absolument pas secret, je le laisse même systématiquement sur tous mes écrits Internet pour que les gens savent de quel lieu de la planète j’écris. Le voici donc : jadorise@ifrance.com

Vous me répondez à propos de Martí. Vous y intéressez-vous ?

Bien à vous

Jacques-François Bonaldi

ADIEU. SOIS JUSTE - Les « Testaments » de José Martí (1895)
21 juin 2007, par Benoit Rivet

Messieurs vous êtes très juste et franchement j’apprécie beaucoup votre travail de soutien à la Révolution Cubaine ainsi qu’à son Président M,Fidel Castro Ruz.

Je suis à la recherche du livre de Marti Notre Amérique en français ...Mais je me rend compte que c’est très RARE,mais j’ai la version espagnole que j’ai téléchargée sur le web mais j’aimerais bien acheter la version Française....Est-ce que vous pouvez m’aider ?

Merci à l’avance Benoît Rivet