«Lorsque les Etats-Unis sont venus chercher Cuba, nous n'avons rien dit, nous n'étions pas Cubains.»
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INTERNATIONAL
Iran : Les vrais hommes vont à Téhéran
par ALAM Shahid
6 février 2006

Le piège d’Al Qaeda s’est-il refermé ? Ont-ils réussi à appâter Bush à prendre des initiatives désastreuses au Moyen Orient ?


« N’importe qui peut se rendre Bagdad. Les vrais hommes vont à Téhéran »

Un officiel de haut rang de l’administration Bush, mai 2003.

Depuis la révolution islamique de 1979, les Etats-Unis et Israël sont démangés par l’idée de se rendre à Téhéran. Cette révolution a constitué un revers stratégique pour ces deux puissances. Elle renversa la monarchie iranienne, grande amie des Etats-Unis et d’Israël, et installa au pouvoir les mollahs chiites, qui se considèrent comme les héritiers légitimes du Prophète et par conséquence les véritables défenseurs de l’Islam.

Un affrontement entre la Révolution Iranienne d’une part, et les Etats-Unis, Israël et leurs alliés du monde arabe d’autre part, devenait alors inévitable. Israël était inacceptable parce qu’il représentait une intrusion étrangère qui avait chassé une population musulmane : une pièce rapportée au cœur du monde musulman. Mais ce sont les Etats-Unis qui représentaient le principal adversaire. Ces derniers, par l’intermédiaire d’Israël et au nom d’Israël, mais pour leur propre compte, cherchaient à maintenir le Moyen Orient sous l’hégémonie étasunienne.

L’hégémonie américano-israélienne sur le Moyen orient avait remporté une grande victoire en 1978. A Camp David, le principal pays arabe, l’Egypte, choisit d’abandonner son leadership du monde arabe et signa un accord de « paix » avec Israël. Israël se retrouva ainsi libre de poursuivre son plan d’annexion de la Cisjordanie et de Gaza et d’exercer un pouvoir sans partage sur toute la région. Le monde arabe était désormais coincé entre Israël à l’ouest et l’Iran à l’est, les deux piliers de l’hégémonie US sur les peuples et les ressources de la région.

La révolution iranienne de 1979 mit fin à ce partenariat. A ce stade, les vrais hommes à Washington auraient adoré reprendre Téhéran aux mollahs s’il n’y avait pas eu l’opposition des Soviétiques. Mais les grandes puissances sont rarement découragées par un échec particulier, quelle que soit son ampleur [ « lorsque les Etats-Unis sont venus chercher Cuba, nous n’avons rien dit, nous n’étions pas cubains » - note intempéstive mais irrésistible du traducteur ]. Washington n’a pas eu de difficultés à convaincre l’Irak de déclencher une invasion de l’Iran. Au cours du 20eme siècle, peu de dirigeants arabes ont su faire la différence entre une opportunité et un piège.

Les Etats-Unis et Israël tirèrent bien des avantages de cette guerre. Pour les Etats-Unis, la guerre occupa les énergies des iraniens au détriment de toute tentative d’exporter la révolution ou de défier leur influence dans la région. Pour Israël, c’était encore mieux. Avec l’Egypte neutralisé par Camp David, l’Irak et l’Iran engagés dans une guerre sanglante, Israël avait, durant toutes les années 80, les mains libres pour faire ce que bon lui semblait. Les colonies furent étendues en Cisjordanie et Gaza, le réacteur nucléaire Irakien de Osirak fut détruit, les combattants Palestiniens furent expulsés du Liban, et une longue occupation fut imposée à une bonne partie du sud-Liban. Israël s’était rapproché de son objectif d’instaurer un pouvoir sans partage au Moyen orient.

La fin de la guerre froide en 1990 offrit des conditions encore meilleures aux Etats-Unis et à Israël. Libérés du contre-pouvoir de l’URSS, et avec l’Iran dévasté par la guerre, les Etats-Unis ont commencé à planifier leur suprématie militaire sur la région, dans le style des anciens empires coloniaux [ dont on ne niera pas certains côtés positifs, comme aurait dit la France dans un moment d’égarement passager - NDT ]. Cela fut rapidement réalisé lorsque l’Irak, avec l’assurance de la neutralité des Etats-Unis dans les conflits inter-arabes, envahit le Koweït en août 1990.

La réaction US fut massive et rapide. En janvier 1990, après avoir rassemblé 600.000 troupes alliées en Arabie Saoudite, dont la moitié d’étasuniens, l’Irak fut repoussé du Koweït et des campagnes massives de frappes aériennes furent lancées contre l’Irak, détruisant ainsi un grande partie de son industrie, des ses centrales et de son infrastructure. Les Etats-Unis avaient désormais établi une présence massive dans la région du Golf Persique riche en pétrole. Des bases militaires permanentes firent établies en Arabie Saoudite. Les sanctions économiques contre l’Irak furent maintenues, une région autonome kurde fut créée dans le nord de l’Irak et, avec la participation de la Grande Bretagne, l’Irak fut bombardé pratiquement tous les jours pendant treize ans [ « pourquoi nous haïssent-ils ? » demandent Bush et Blair. « Et pourquoi pas ? » lui réponds-je - intrusion du traducteur ].

Les Etats-Unis étaient désormais solidement implantés dans la région. Quelle était alors la prochaine cible des vrais hommes des Etats-Unis et d’Israël ? Leurs intentions n’étaient pas secrètes. Au minimum, les néo-conservateurs aux Etats-Unis et leurs alliés du Likoud en Israël voulaient un « changement de régime » en Irak, Syrie et Iran. Un tel changement devait être obtenu par des actions clandestines, des frappes aériennes, une invasion ou toute autre opération militaire des Etats-Unis. Israël devait se tenir à l’écart de ces guerres et se tenir prêt à récolter les bénéfices.

Les plans du Likoud étaient plus ambitieux. Ils voulaient redessiner la carte du Moyen Orient en s’appuyant sur les différences ethniques, sectaires et religieuses et découper les états existants de la région en micro-états sur lesquels Israël pouvait facilement exercer des pressions. C’était le plan Kivunim rendu public pour la première fois en 1982. La domination israélienne sur le Moyen Orient devait durer mille ans.

Les attaques du 11 septembre 2001 furent « l’ événement catalyseur » qui déclencha la mise en œuvre de ce plan. Les Etats-Unis se saisirent immédiatement de l’occasion. Sans attendre, le Président George Bush déclara la guerre globale contre le terrorisme. La première cible de cette guerre fut l’Afghanistan, mais il ne s’agissait là que d’un prélude. Le 29 janvier 2002, le Président révéla ses premières cibles pour un changement de régime : « l’axe du mal » qui incluait l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord. Le plan était d’envahir et de consolider le contrôle sur l’Irak pour en faire une base d’opérations contre l’Iran, la Syrie et peut-être l’Arabie Saoudite. Ce plan s’appuyait sur deux présomptions : que l’invasion de l’Irak serait une simple promenade et que les troupes étasuniennes y seraient accueillies en libérateurs. Assez logiquement, une air de triomphe régnait à Washington et à Tel Aviv. Rien ne pouvait arrêter les Etats-Unis : il était temps pour les vrais hommes de se rendre à Téhéran.

Près de trois ans après l’invasion de l’Irak, les vrais hommes sont toujours coincés à Bagdad. Oui, il a beaucoup était question d’attaquer l’Iran : des plans existent pour lancer des frappes aériennes contre les gardiens de la révolution iraniens, sur les installations nucléaires et autres sites d’armes de destruction massive, et même pour une invasion terrestre. On a signalé des vols de reconnaissance au-dessus de l’Iran et des opérations menées par des forces spéciales à l’intérieur de l’Iran. Israël aussi incite les Etats-Unis à frapper et, au cas où ces derniers n’oseraient remplir leur devoir, menace de le faire lui-même.

Qu’est-ce qui retient encore les vrais hommes de Washington et de Tel Aviv ? Une des raisons bien sûr est que la simple promenade s’est vite transformée en bourbier. L’accueil à bras ouverts en Irak fût rapidement remplacé par une insurrection déterminée et en pleine croissance, qui a infligé de lourdes pertes aux plans US en Irak - même si elle n’est menée principalement que par les arabes sunnites. Il en résulte que 150.000 soldats US sont coincés en Irak et il ne semble pas qu’ils puissent se libérer dans un avenir proche pour mener une action contre l’Iran. La plupart des Chiites ne résistent pas à l’occupation US, mais ils sont prêts à prendre le pouvoir en Irak et veulent le départ des étasuniens.

Alors que les Etats-Unis sont incapables de lancer une invasion massive contre l’Iran sans faire appel à la conscription, ils ont toujours la capacité, malgré le bourbier Irakien, de lancer des frappes aériennes sur des cibles iraniennes, en ayant recours à des armes nucléaires pour détruire les sites d’armes souterrains. D’un autre côté, la plupart des analystes s’accordent pour dire qu’Israël, malgré ses rodomontades, n’a pas les capacités pour effectuer seul de telles opérations. Contrairement à l’Irak, l’Iran a dispersé ses structures nucléaires sur des dizaines de sites, certains inconnus. Alors pourquoi est-ce que les Etats-Unis n’ont-ils pas encore lancé des attaques aériennes contre l’Iran ? Et le feront-ils dans un avenir proche ?

Tandis que les étasuniens deviennent de plus en plus lucides dans leurs analyses des capacités politiques et militaires de l’Iran, ils se rendent compte que l’Iran n’est pas l’Irak. Lorsque la centrale d’Orisak fut attaquée par Israël en juin 1981, l’Irak n’a pas réagi : il ne pouvait pas réagir. Une chose est pratiquement certaine : l’Iran riposterait à toute attaque contre ses sites nucléaires. Le programme nucléaire iranien jouit d’un large soutien du public : la révolution iranienne connaîtrait une sérieuse perte de prestige si elle ne ripostait pas à des attaques. La question est : quelles sont les capacités de riposte des Iraniens ?

La CIA et les renseignements de l’armée ont effectué des simulations pour déterminer les conséquences d’une attaque aérienne US contre les sites nucléaires iraniens. Selon le magazine Newsweek (27 septembre 2004), « personne n’a aimé la conclusion ». Selon une source de l’Air Force, « ces simulations n’ont pas réussi à éviter une escalade dans le conflit. » Au mois de décembre 2004, le magazine Atlantic Monthly publia des résultats similaires tirés de ses propres simulations. L’architecte de ces simulations, Sam Gardner, conclut « Il n’y a pas de solution militaire en ce qui concerne l’Iran. »

Quels sont les dégâts que l’Iran pourrait provoquer ? Puisque les préparatifs d’une frappe aérienne US ne pourraient être tenus secrets, l’Iran pourrait choisir la frappe préventive. Selon les participants à la simulation d’Atlantic Monthly, l’Iran pourrait attaquer les troupes US en Irak. En ripostant à ces attaques, les troupes US se rendraient encore plus vulnérables face à l’insurrection irakienne. Un des participants à déclaré que l’Iran « pourrait décider qu’ils préféreraient une défaite sanglante des Etats-Unis, même au prix d’un chaos en Irak ». L’Iran pourrait aussi se joindre à Al Qaeda pour monter des attaques contre des cibles civiles aux Etats-Unis. Si les pertes Iraniennes devaient grimper, l’Iran pourrait lancer des attaques de missiles contre Israël ou décider de bloquer la livraison de pétrole du Golfe, autant d’options qui n’ont pas été envisagées par la simulation d’Atlantic Monthly.

Quelles sont les alternatives réalistes pour les Etats-Unis ? Ils peuvent traîner l’Iran devant le Conseil de Sécurité et, si la Russie et la Chine sont d’accord, faire adopter une motion de sanctions économiques limitées. Plus vraisemblablement, les Etats-Unis ne demanderont pas un embargo pétrolier à l’irakienne. Non seulement cela déstabiliserait les marchés pétroliers, mais l’Iran riposterait en interrompant les inspections et accélérerant l’enrichissement de l’uranium. Si l’Iran a réellement un programme nucléaire, il pourrait alors posséder la bombe plus tôt que prévu. Et si cela devait arriver, selon un officiel Israélien rapporté par Newsweek, « il faudra trouver un moyen pour s’assurer que ce ne sont pas les mollahs qui ont le doigt sur la gâchette. » Mais les Etats-Unis et Israël poursuivent un tel objectif depuis 1979.

Ils semblerait que le pouvoir US-Israël au Moyen orient, qui s’est constamment renforcé depuis la deuxième guerre mondiale, ait finalement rencontré un obstacle. Et cet obstacle est l’Iran, un pays que la CIA avait transformé en une monarchie despotique en 1953. Paradoxalement, cet obstacle se présente au moment où la domination des Etats-Unis sur la région semble être à son summum ; au moment où un important pays arabe est occupé ; au moment où l’Iran est coincé entre des troupes US basées en Afghanistan et en Irak ; et au moment où l’Iran est encerclé par des bases militaires US depuis le Qatar, en passant par la Turquie et le Tadjikistan, jusqu’au Pakistan.

Serait-il possible que le piège tendu par Al Qaeda soit en passe de se refermer ? Elle avait espéré que les attaques du 11 septembre provoquent une invasion US au cœur du monde musulman. Ce qui fut fait. Mais le soulèvement massif des populations arabes n’a pas eu lieu. Au lieu, l’Iran est devenu le premier bénéficiaire de l’invasion US. C’est désormais l’Iran qui possède les moyens de pression pour s’opposer aux objectifs américano-israéliens dans la région. Al-Qaeda n’avait pas prévu qu’un pays chiite dirige le monde musulman.

Il est possible que les Etats-Unis décident d’ignorer les énormes risques et lancent quand même des attaques aériennes contre l’Iran. Le Président Bush pourrait y être poussé par les chrétiens messianiques, les néo-conservateurs, les Israéliens, ou par l’illusion qu’il devrait faire un coup d’éclat pour sauver sa présidence. En refusant de céder devant les pressions américano-israéliennes, il semblerait que les Iraniens aussi soient en train de suivre la logique d’Al Qaeda, sans pour autant pouvoir affirmer qu’il s’agit là de leur motivation. On peut par contre affirmer que c’est ce qui se passera si les Etats-Unis décidaient d’attaquer ou d’envahir l’Iran.

Personne n’a encore remarqué l’étrange similitude entre la détermination des Etats-Unis à renforcer leur intervention dans le monde musulman et la poursuite par Napoléon des forces russes qui battaient en retraite en l’ont attiré dans le piège de l’hiver Russe. Il semblerait que les Etats-Unis sont déterminés aussi à poursuivre leur adversaire islamique jusqu’au bout du monde, à avancer même en courant le risque de tomber dans le piège de l’hiver islamique. D’un autre côté, les néo-conservateurs, les chrétiens messianiques, et les Israéliens sont convaincus qu’avec leur puissance de feu, les Etats-Unis et Israël réussiront à implanter cent démocraties serviles au Moyen Orient. Il nous faut encore attendre pour voir si ces vrais hommes décident un jour d’ajouter Téhéran à leur itinéraire - et s’ils devront abandonner le confort de leur zone verte à Bagdad.

M. Shahid Alam

M. Shahid Alam teaches economics at a university in Boston. Some of his previous essays are available in a book, Is There An Islamic Problem (IBT Books, 2004). He may be reached at alqalam02760@yahoo.com. © M. Shahid Alam

Source : www.counterpunch.org/shahid01172006.html



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