«Lorsque les Etats-Unis sont venus chercher Cuba, nous n'avons rien dit, nous n'étions pas Cubains.»
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CITATION DU JOUR :



ALLOCUTIONS
Fidel Castro - allocution 30 juillet 1998 à Kingston, Jamaique
par CASTRO Fidel
30 juillet 1998

DISCOURS PRONONCÉ PAR LE COMMANDANT-EN-CHEF FIDEL CASTRO LORS DE LA CÉRÉMONIE POPULAIRE TENUE À MANDELA PARK, KINGSTON, JAMAÏQUE, LE 30 JUILLET 1998

Son Excellence, P.J. Patterson, premier ministre de la Jamaïque,

Honorable madame le maire de Kingston,

Distingués invités,

Jamaïquains,

Je dois faire un effort - que je n’y réussi pas toujours - pour être bref (Rires), mais après avoir écouté des chansons si belles, d’avoir vu des danses si excellentes, d’avoir entendu des propos si amicaux prononcés au moment de me remettre les clefs de cette ville, et après le discours affectueux et généreux prononcé par notre frère Patterson, au vu du temps et de l’heure, je ne dois dire que la cinquième partie des choses que je voudrais dire ici (Quelqu’un du public dit : « Tout le soir ! ») (Rires).

Tout d’abord, je peux vous dire que je suis vraiment touché. En premier lieu, je suis impressionné devant la noble effigie qui préside ce rassemblement, ce leader brillant et extraordinaire, ce rempart qui durant 27 ans ne s’est jamais rendu, n’a jamais failli, ce symbole de la liberté d’Afrique et du monde : Nelson Mandela (Exclamations et applaudissements).

Je suis aussi touché des paroles si nobles prononcées à propos de notre peuple et de sa contribution dévouée et désintéressée à la lutte contre l’apartheid.

Des propos ont été dits sur notre pays et notre peuple par rapport à cette lutte qui a vraiment provoquée l’accélération, pour l’ainsi dire, l’accélération de la fin de l’apartheid. J’emploie ce terme parce que l’apartheid ne pouvait pas être éternel et il ne le serait pas, mais il fallait le combattre et l’éliminer le plus tôt possible (Applaudissements), car il était l’un de plus grands outrages contre l’humanité.

On a certes mentionné les efforts consentis par Cuba, mais je dois dire nombre de choses sur les efforts déployés par la Jamaïque.

Je dois rappeler que Cuba a été la dernière colonie espagnole qui a accédé à son indépendance à la fin du dernier siècle. D’ailleurs, nous n’avons pas réussi à accéder à cette indépendance, parce que notre pays, après une lutte héroïque qui a duré 30 ans, a été l’objet de la mainmise d’une puissance voisine qui, lorsque les troupes coloniales étaient déjà épuisées, a intervenu dans notre pays et l’a occupé pendant quatre ans. Lorsque finalement cette soi-disante liberté nous a été accordée, il nous a été imposé un amendement - le dénommé Amendement Platt - en vertu duquel les Etats-Unis avaient le droit de s’immiscer dans les affaires intérieures de Cuba, de contrôler les réserves à charbon, et finalement d’occuper l’une des meilleures baies de notre pays - située presque en face de la Jamaïque - pour la transformer en base navale : la base navale de Guantánamo, qui occupe une partie de notre terre et de nos eaux et qu’ils détiennent toujours depuis bientôt un siècle.

La Jamaïque et Cuba ont mené une lutte très semblable. Les premiers à fouler Cuba et la Jamaïque ont été les Espagnols. Les Espagnols ont occupé cette île pendant 140 ou 150 ans. Il est fort probable qu’aujourd’hui vous parleriez l’espagnol, ce qui me permettrait de vous parler dans la même langue (Rires) mais les Anglais sont restés ici environ 300 ans et par conséquent, la langue qu’ils ont laissé en héritage a été l’anglais. C’est bien que la Jamaïque et Cuba puissent parler en espagnol et en anglais, en anglais et en espagnol, ce qui démontre que les langues ne divisent pas, et ne sauraient pas diviser les peuples (Applaudissements).

Je peux citer un exemple : nos frères sud-africains nous ont demandé de leur envoyer quelques centaines de médecins, et près de 400 médecins cubains offrent leurs services en Afrique du Sud. Ils ont appris l’anglais, ils ont passé des examens d’anglais et ils ont été envoyés dans des villages du pays, là où les médecins diplômés sous le régime de l’apartheid ne vont pas appliquer leurs connaissances en médecine. Mais personne ne parle anglais dans ces villages-là. Nos médecins se sont évertués à apprendre le dialecte local et ils peuvent communiquer avec ces citoyens qui ne connaissent d’autre langue que leur dialecte.

La différence de langues n’empêche pas la coopération. Cela a été prouvé par Patterson lorsqu’il citait l’exemple de la coopération dans le domaine de la danse offerte par la Jamaïque et que nous vous offrons dans d’autres secteurs.

Les possibilités de collaboration dans différents domaines ont été démontrées, quelque soit la langue.

Je vous disait que notre histoire se ressemble beaucoup. Lorsque la population indigène a été annihilée du fait de la dure corvée dans les mines d’or ou du travail esclave dans les champs, les colonialistes, animés d’une convoitise vorace, se sont adonnés à capturer des Africains qu’ils ont par la suite amenés à cet hémisphère et qu’ils ont transformés en esclaves. Regardez comment ce crime est épouvantable : arracher les parents des enfants, de leurs femmes, arracher les enfants des parents, arracher tout être humain du bercail et de son village pour le faire venir travailler enchaîné à des milliers de kilomètres de distance. Cela a été l’esclavage.

Autrement dit, la découverte d’Amérique et la conquête de cet hémisphère sont allées de pair avec l’instauration à nouveau de l’esclavage, ce qui semblait appartenir à une époque passée, millénaire, du temps de la Grèce et de Rome.

Douze millions d’Africains, selon des calculs conservateurs, ont été déracinés de ce continent et ont été utilisés comme des esclaves ici, dans les travaux les plus pénibles, les plus insupportables et dans les conditions les plus inhumaines qu’on puisse concevoir. Ils les ont amenés notamment dans les Caraïbes, au sud des Etats-Unis et au Brésil, au nombre de 12 millions.

Or, qu’est-ce que nous raconte l’histoire ? Les premiers à lutter pour la liberté et l’indépendance de cet hémisphère ont été les esclaves africains (Applaudissements).

L’histoire nous apprend que la première nation à accéder à son indépendance quelques années après la Révolution française a été Haïti et ceci grâce au soulèvement d’esclaves. Les esclaves haïtiens ont vaincu l’un des meilleurs chefs militaires et l’une des plus hardies armées de Napoléon Bonaparte. Mais bien avant le soulèvement d’esclaves en Haïti, des soulèvements d’esclaves avaient eu lieu en 1760 à la Jamaïque - plus de 30 ans avant. Je ne me souviens pas d’autre événement historique semblable, et il est très opportun de s’en souvenir pour connaître où se trouvent les origines de l’indépendance et de la liberté que nous défendons aujourd’hui. (Applaudissements).

En 1795 encore, des importants soulèvements d’esclaves ont eu lieu en Jamaïque. C’étaient plus de deux grands soulèvements. D’ailleurs, les esclaves libérés d’Haïti ont énormément contribué à l’indépendance de l’Amérique du Sud.

Les guerres de libération en Amérique du Sud ont commencé aux alentours de 1812, sous la direction, au début, de Miranda et d’un jeune génial et brillant, Simón Bolívar (Applaudissements). Miranda et Simón Bolívar ont été battus par les forces colonialistes ; le premier a été envoyé prisonnier en Espagne, le deuxième a quitté le Venezuela et très tôt il est rentré victorieux pour instaurer à nouveau la république, mais l’abolition de l’esclavage n’avait pas encore été arrêtée.

A l’instar des Etats-Unis, la déclaration d’indépendance a été adoptée en 1776 et j’attirais précisément aujourd’hui l’attention d’un groupe d’amis sur ce fait.

La constitution proclamait comme une vérité évidente le fait que chaque homme naît tout en ayant droit à la liberté et à l’égalité - je ne cite pas la déclaration littéralement. Nous considérons, ils l’ont ainsi dit, que tous les êtres humains naissaient libres et égaux et que le créateur octroyait à tous certains droits, etc, etc, etc.

J’ai retenu ce même paragraphe dans mon plaidoyer à l’occasion du procès de la Moncada afin de soulever le principe des droits inaliénables des êtres humains et de notre droit à la rébellion face à l’oppression et la tyrannie (Applaudissements). Nonobstant, ce n’est qu’après 1860, environ un siècle après, que l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis a été arrêtée au milieu d’une guerre violente. Jusqu’alors les esclaves n’avaient été considérés ni libres ni égaux, on ne leur avait pas reconnu leur condition d’êtres humains. Et nous connaissons tous quelles ont été les séquelles de l’esclavage durant plus d’un siècle après l’adoption formelle de l’abolition de l’esclavage, des séquelles qui persistent encore dans ce pays-là.

Les Jamaïquains, les tous premiers, j’y tiens, ont tracé la voie, et les esclaves affranchis d’Haïti ont aidé le libérateur des Amériques - Bolívar -, ils lui ont fourni des armes, ils lui ont parlé du problème de l’esclavage, ils ont demandé à Bolívar de libérer les esclaves au Venezuela et en Amérique latine. Ceci s’est passé entre 1812 et 1820.

Du fait de ces luttes menées par les Jamaïquains et par les Haïtiens, si tôt qu’en 1807 - si je ne m’y abuse - les Anglais ont suspendu ce marché, dénommé traite des esclaves, et en 1834 ils ont arrêté l’abolition, cette abolition que vous allez commémorer le premier août, à une date, qu’il soit dit en passant, très proche de celle du six août, jour de l’indépen-dance de la Jamaïque. (Applaudissements).

En effet, l’abolition de l’esclavage n’est pas été un fait fortuit, de même que l’émancipation des esclaves par les Anglais, cet événement a été lié aux luttes héroïques des esclaves de la Jamaïque et d’Haïti, ainsi que d’autres îles des Caraïbes.

Je ne parlerai pas maintenant - un des artistes l’a tout à l’heure rappelé - de ce qui s’est passé après l’abolition, mais je vous dirai juste une chose : tandis que l’esclavage avait été légalement éliminé en Jamaïque, il existait encore à Cuba. Saviez-vous quand est-ce que l’esclavage a été aboli à Cuba ? Un demi siècle après l’abolition de l’esclavage en Jamaïque, cinquante deux ans après, pas avant ! Chez nous, l’esclavage a existé jusqu’en 1886, date à laquelle il a été abrogé, éliminé, au bout de longues années d’une guerre héroïque menée par les Cubains qui luttaient pour leur indépendance et entamée en 1868. Au cours de cette période, des centaines de milliers de compatriotes sont morts, ils étaient des Blancs, des Noirs, des Métis, unis afin d’accéder à l’indépen-dance. Les esclaves et leur descendants ont joué un rôle décisif dans cette lutte.

Ce siècle qui va bientôt finir, le XXe, a assisté au triomphe de la Révolution qui a rendu au pays sa véritable indépendance alors que le peuple jamaïquain continuait de lutter parce qu’il était encore une colonie malgré la disparition de l’esclavage. Lorsqu’au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, nous luttions à Cuba contre le colonialisme et l’esclavage, la Jamaïque, libre du fléau de l’esclavage, était le théâtre d’importants mouvements révolutionnaires contre le colonialisme. Je me souviens des soulèvements de la baie de Morant qui ont été réprimés dans le sang.

Cependant, la lutte s’est poursuivie pendant plus de la moitié de ce siècle ; personne n’a fait cadeau de l’émancipation ou de l’indépendance au peuple jamaïquain. Au cours des années 1930, alors que Cuba plongeait dans une grande crise qui a conduit à la lutte révolutionnaire des syndicats, des travailleurs et du peuple tout entier en faveur des droits sociaux, économiques et politiques, un mouvement similaire avait lieu en Jamaïque, soumise à la domination coloniale. Nous n’étions qu’une néo-colonie des Etats-Unis ; la Jamaïque continuait d’être une colonie anglaise. Cette situation-là ne pouvait pas tenir, le peuple jamaïquain a été capable de conquérir finalement son indépendance. La première Constitution date des années 1940, alors que la Jamaïque était encore sous l’emprise du régime colonial, et l’indépendance définitive du pays a été proclamée en 1962.

Voyez-vous les similitudes entre l’histoire de la Jamaïque et celle de Cuba. Nous ne sommes pas seulement unis par la géographie, mais aussi par l’histoire (Applaudissements). Voilà pourquoi nous faisions hier allusion aux héros. Patterson mentionnait leurs noms : Sharpe, Garvey (Applaudissements), Bogle, Gordon et bien d’autres, dont une combattante extraordinaire. Voilà l’histoire que nous devons apprendre à nos peuples, au peuple jamaïquain, aux peuples caraïbéens, au peuple cubain et à d’autres peuples d’Amérique (Applaudissements), parce que, comme disait Patterson, telles sont nos racines.

Historiquement, l’esclavage nous a obligé à payer un prix très élevé ; l’esclavage a déclenché à Cuba un mouvement d’annexion aux Etats-Unis parce que les maîtres des esclaves, pour la plupart des créoles - nous appelons créoles les Cubains descendants des Espagnols - craignant les éventuelles révoltes des esclaves ou l’abolition de l’esclavage, voulaient joindre les états esclavagistes du sud des Etats-Unis, tentés, à leur tour, pour des motifs expansionnistes, par la possibilité de compter deux autres sénateurs au sein du Congrès à même de renforcer leurs positions face au mouvement abolitionniste.

Lorsque Patterson évoquait le noble effort de notre peuple en faveur de la libération de l’Afrique, il rappelait que notre lutte avait commencé bien avant.

Il s’agissait tout d’abord d’une lutte politique aux côtés de Nkrumah, Sekou Touré, Nasser et d’autres leaders ; plus tard, lorsque les dernières colonies luttaient pour remporter leur indépendance, nous avons commencé à soutenir les mouvements armés des pays encore soumis au pouvoir colonial comme le Cap-Vert, la Guinée-Bissau, Sao Tomé-et-Principe, l’Angola et le Mozambique, bien que dans le cas de ce pays, plus éloigné de Cuba, notre aide ait été notamment politique. Nous avons aussi soutenu la lutte armée du peuple congolais, après la mort de Lumumba, contre les mercenaires blancs et les traîtres au service du colonialisme. Un petit contingent d’instructeurs et de combattants cubains, dirigés par notre cher compañero Ernesto Che Guevara, a participé aux actions (Applaudissements). Nous ne payons là que notre dette avec l’humanité, notre dette avec l’Afrique, notre dette avec ceux qui ont lutté pour notre dignité, avec ceux qui ont lutté pour notre indépendance dans beaucoup de champs de bataille. Voilà ce que nous avons fait, nous ne méritons aucune reconnaissance, nous ne méritons aucune gratitude, nous nous sommes seulement acquittés de notre devoir.

Dans notre lutte contre l’apartheid, ou contre les soldats de l’apartheid qui occupaient la Namibie et ne cessaient d’attaquer l’Angola, notre pays a couru des risques énormes. Le soutien de Cuba à l’Angola a été une action absolument spontanée et prise à notre compte (Applaudissements). Nous avons tout d’abord envoyé des instructeurs et à un moment donné, alors que quelques centaines d’instructeurs cubains préparaient les jeunes recrues, les Sud-Africains ont commencé à avancer à toute vitesse vers Luanda avec des troupes élites et blindées et l’armée de Mobutu, tristement célèbre en raison de ses services à l’impérialisme, a commencé à approcher par le Nord dans le but de liquider l’indépendance de l’Angola. Nous avons été obligés d’envoyer alors des unités complètes, des milliers d’hommes, des dizaines des milliers d’hommes.

Pendant la période 1975-1976, 35 000 combattants cubains se sont réunis en Angola (Applaudissements). Il n’y avait d’autre alternative. Lorsqu’on entre en lutte il ne reste qu’à vaincre ou à mourir (Applaudissements) ; la moindre hésitation conduit à la défaite. Voilà pourquoi nous avons envoyé nos troupes, des unités complètes, sans consulter personne, comme je vous ai expliqué.

Les premières troupes sont arrivées dans nos avions, de vieux Britania à turbohélice, en service depuis plus de vingt ans, et qui manquaient pratiquement de pièces de rechange. Ces troupes ont freiné les Sud-Africains (Applaudissements) ; elles les ont arrêtés, mais il fallait les faire sortir de l’Angola après avoir pénétré près de mille kilomètres dans ce territoire.

Les Angolais ne comptaient pas une armée à ce moment-là ; ils venaient de remporter l’indépendance et étaient en train de s’organiser, de s’entraîner, de se préparer pour la guerre.

Il a fallu donc déployer de grands efforts et gagner du temps. On a réuni des troupes suffisantes pour repousser les Sud-Africains et les obliger à se rétirer jusqu’à la frontière avec la Namibie - c’était en 1976 -, mais lorsque les troupes cubaines ont commencé à se rétirer progressivement à la fin de la guerre, l’Afrique du Sud a repris les attaques à la frontière et les massacres et les bombardements aériens contre des communautés de réfugés namibiens. Des centaines de femmes et d’enfants ont été tués pendant les attaques. Il y a un massacre que nous ne devons jamais oublier, celui de Cassinga, où plus de 500 personnes, des enfants, des femmes et des personnes âgées pour la plupart, ont été assassinées.

Les enfants qui ont survécu ont ultérieurement étudié dans notre pays (Applaudissements).

Mais les troupes sud-africaines n’ont pas été les seules à intervenir en Angola, il y en a eu d’autres. La sale guerre a été déclanchée et des bandes ont été organisées tout au long du pays afin de déstabiliser le gouvernement. Je peux vous assurer que ces bandes ont assassiné des centaines de milliers de civils, je répète, des centaines de milliers ; ils arrivaient dans un village et tuaient toute la population : des hommes, des femmes, des enfants.

Sur un territoire de plus d’un million de kilomètres carrés, on trouvait les armes fournies - et je vais mentionner leurs noms - par l’Afrique du Sud, par le Congo de Mobutu et par nos voisins du Nord, parce que si bien je ne veux offenser aucun état avec lequel la Jamaïque entretienne des relations économiques et diplomatiques, je dois mentionner les Etats-Unis d’Amérique (Huées).

Des centaines de milliers de mines ont été placées sur le territoire par les ennemis de la libération de l’Angola, des centaines de millions de dollars ont été destinés à l’achat d’armes et de ressources pour les bandes contre-révolutionnaires.

Telle est la lutte héroïque menée par le peuple angolais pendant 15 ans ; mais ces jeunes combattants qui ne savaient pas au début utiliser les armes et qui n’avaient pas encore appris l’art de la guerre sont devenus par la suite des soldats excellents et imbattables que nous connaissons très bien parce que nous avons lutté à leurs côtés contre l’armée de l’apartheid (Applaudissements).

Mais l’Afrique du Sud continuait d’intervenir et nous avions une théorie par rapport à certains conseillers - que je ne vais pas mentionner mais que l’on peut deviner - qui faisaient partie de l’état-major et conseillaient des offensives dans des coins éloignés du sud-est de l’Angola, contre la soi-disante direction et le quartier général des bandes, loin des sources de ravitaillement, sur des terrains sableux, et lorsque les troupes angolaises avançaient un bon bout de chemin, tout en usant les carburants, les ravitaillements, les forces et les équipements, les Sud-Africains faisaient irruption avec leurs chars, leurs avions, leur artillerie à longue portée et mettaient en déroute les unités angolaises plongées dans des opérations militaires absurdes, mal conseillées, auxquelles nous nous opposions résolumment et dans lesquelles nous ne participions pas.

Mais puisque je suis en train de vous raconter succintement l’histoire, je ne dois pas omettre un détail nécessaire à sa meilleure compréhension (Rires).

Les conseillers, au cas où vous ne l’auriez pas encore deviné, étaient soviétiques et ils pensaient qu’ils étaient en train de livrer les batailles de Berlin, avec Zhukov à la tête, avec des milliers des chars et 40 000 canons. On avait affaire à une mentalité académique, formée dans le plus pur style de guerre conventionnelle. Ils ne comprenaient pas et ne pouvaient pas comprendre les problèmes du tiers monde, le théàtre de la guerre et le type de guerre à livrer dans ce théàtre. La victoire a toujours beaucoup de pères et lorsque la guerre a été gagnée en 1976 et que les Sud-Africains ont été expulsés d’Angola, nos amis soviétiques se sont intéressés et ont décidé d’appuyer généreusement les Angolais en fournissant les armes nécessaires aux forces armées en formation.

Bien entendu, nous ne disposions que des armes de notre armée et nous n’avions pas la possibilité d’en fournir le grand nombre dont avait besoin l’armée angolaise. Nous avons decidé que les Soviétiques se chargeraient de conseiller l’état-major angolais. Nous nous occupions de la formation des combattants et des officiers dans les écoles et nos troupes, réduites à l’époque à moins de 20 000 effectifs, défendaient au Sud la longue frontière des attaques en profondeur de l’Afrique du Sud. Mais celui qui se charge de conseiller l’état-major d’une armée et lui fournit les armes nécessaires acquiert une grande influence.

Puisque nous sommes réunis ici aujourd’hui je dois vous avouer que nous disions aux Soviétiques : « Si vous voulez conseiller les Angolais de mener ces offensives il faut interdire les Sud-Africains d’intervenir » et nous l’avons répété maintes fois pendant trois, quatre ou cinq ans jusqu’au déclenchement d’une grave crise militaire.

A ce moment-là, l’armée sud-africaine ne s’est pas limitée à attaquer dans le but de détruire les colonnes en offensive conseillées par les Soviétiques mais elle a décidé de pénétrer en profondeur afin d’éliminer la République d’Angola. Elle comptait à l’intérieur du pays sur l’appui des bandes organisées au long de 12 ans.

La situation créée était très complexe.

C’est alors que nous avons été forcés de prendre la plus difficile des décisions, celle de nous jouer pratiquement la vie de la Révolution. Nous avons calculé ce qu’il fallait pour interdire les Sud-Africains d’intervenir et les battre définitivement. Nous avons décidé d’envoyer les forces et les équipements nécessaires pour y parvenir. C’est alors que la fameuse bataille de Cuito Cuanavale a lieu.

Dans ce coin réculé, éloigné des bases de ravitaillement et des positions défendues par nos forces situées très à l’Ouest, des troupes cubaines envoyées en renfort par air et par terre sont entrées en action à côté des forces angolaises qui, dans une lutte difficile et inégale et en opposant une résistance désespérée, avaient été obligées de se replier vers ce point où l’Afrique du Sud essayait de s’emparer d’une ancienne base aérienne stratégique construite par les Portugais. Il fallait gagner un minimum de temps pour permettre aux équipements et aux armes envoyés depuis Cuba d’arriver afin d’organiser le coup principal depuis le sud-ouest de l’Angola et en direction de la Namibie.

Nous avions analysé le nombre de canons nécessaires, de chars, de combattants, d’armes, notamment d’armes antiaériennes, y compris des groupes complets de fusées sol-air et des avions de combat. Nous avons envoyé un grand nombre de meilleures armes dont nous disposions pour nous défendre de toute attaque, nous les avons envoyé dans nos navires, dans notre flotte marchande qui s’est consacrée au transport d’armes et de troupes. Pendant ces mois critiques, le chiffre total de combattants cubains en Angola s’est élevé à 55 000 hommes. L’île était alors défendue par le peuple et par les armes et les unités disponibles. Cuba comptait encore des millions d’hommes et de femmes prêts à combattre. Mais les forces internationalistes en Angola ne seraient pas exposées à la défaite et le pays ne serait pas occupé par l’Afrique du Sud.

Nos voisins surveillaient depuis les satellites ; nous devions déplacer les unités la nuit, les amener aux ports et les embarquer vers l’Angola, un pays situé à une distance supérieure à celle existant entre Cuba et Moscou ; 14 heures de vol pour arriver à Luanda et 15 heures de vol au moins depuis La Havane jusqu’au sud de l’Angola. Mais tous les hommes ont été réunis et on a préparé le piège de Cuito Cuanavale. Les forces racistes se sont heurtées contre les défenses angolaises et cubaines tandis qu’avec le poing droit, nous lancions un direct - pour utiliser une image de la boxe - pour les tenir à distance (Rires) et avec le crochet droit nous menacions de les éliminer.

Savez-vous combien d’hommes ont été transportés au cours de la contre-offensive vers la frontière avec la Namibie, où se trouvaient les principaux quartiers sud-africains ? Près de 30 000 soldats angolais et 40 000 soldats cubains, 1 000 armes antiaériennes - il fallait garantir le contrôle de l’air -, des centaines de pièces d’artillerie, des centaines de véhicules blindés et de camions, 600 chars et tous les avions de combat disponibles. Des milliers de combattants namibiens courageux et infatigables ont rejoint ces forces.

Les troupes avançaient. Nos amis de l’URSS et d’autres pays socialistes ont refusé de nous fournir les chars auxiliaires pour les Mig-23. En quelques semaines, il a fallu batir un aéroport militaire près de la frontière avec la Namibie afin d’élargir la portée des avions et contrôler l’air grâce à l’expertise de nos pilotes qui volaient en rase-mottes. Dans ces conditions nous nous sommes emparés des eaux, nous avons pris les barrages situés sur la frontière de l’Angola avec la Namibie et qui étaient utilisés par l’ennemi pour se ravitailler. Des brefs combats et un coup aérien limité ont été suffisants. L’armée de l’apartheid n’a pas relevé le défi.

Nous nous sommes félicités parce qu’une grande bataille aurait pu causer des milliers de pertes ; mais tel a été le cumul de forces ; telle a été la défaite éprouvée à Cuito Cuanavale où les troupes sud-africaines se sont usées, ont échoué et démoralisées face à ce bastion imprénable ; tel a été le respect inspiré par l’action résolue et héroïque des combattants angolais, namibiens et cubains que les négociations de paix ont été alors entamées (Applaudissements), ce qui a conduit à l’application de la Résolution 435 des Nations Unies reconnaissant l’indépendance de la Namibie. L’armée de l’apartheid a subi un coup politique, militaire et moral démolisseur. Voilà l’histoire que je peux vous raconter (Applaudissements).

Il resterait encore un détail qui devrait faire l’objet de recherches approfondies et que je vais mentionner aujourd’hui ici : l’Afrique du Sud comptait alors sept armes nucléaires.

Nous le soupçonnions, nous n’avions pas la certitude mais nous avons adopté les mesures pertinentes. Les troupes se déplaçaient la nuit avec un grand nombre d’armes anti-aériennes, elles creusaient des abris sous-terrains dans les terres sableuses du sud-ouest de l’Angola et se retranchaient solidement. Elles avançaient dans des groupes tactiques de moins de 1 000 hommes, munis de divers types d’armes dans des directions différentes, à la distance adéquate prévoyant toujours l’utilisation de l’arme nucléaire de la part de l’ennemi. Récemment, après la disparition du régime de l’apartheid, les militaires sud-africains ont avoué qu’ils disposaient à l’époque de sept armes nucléaires. Nous supposons que cela équivaut à peu près à la capacité de destruction des bombes d’Hiroshima et de Nagasaki.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Ça veut dire que malgré les armes nucléaires, le régime de l’apartheid a été défait et cela a été le fruit de la combinaison de la lutte du peuple héroïque de l’Afrique du Sud, de l’esprit inculqué par Mandela, de l’appui de l’opinion publique mondiale et, dans une large mesure, de l’action noble et dévouée des Angolais et des Cubains. Et c’est un fait dont l’Occident, complaisant à maintes reprises avec l’apartheid ne voudrait même pas se souvenir.

Nous avions tiré une conclusion : s’ils avaient décidé d’utiliser les armes nucléaires contre les troupes angolaises et cubaines, au cas où leurs avions avaient pu passer, au cas où ils pouvaient atteindre avec une certaine précision certains objectifs, parce qu’il n’y avait pas de concentrations de troupes importantes, toutes les mesures avaient été adoptées et les hommes avaient un moral fort élevé, les dégats auraient été considérablement réduits. Et qu’est-ce que l’apartheid aurait fait après avec ses armes nucléaires ? Les utiliser contre le peuple africain en Afrique du Sud ? Même avec ces armes l’apartheid a été incapable de se soutenir !

Nous avons connu des faits horribles avoués par les scientifiques de la commission chargée de faire des enquêtes sur les crimes commis en Afrique du Sud, des choses que nous n’aurions jamais imaginé : les scientifiques de l’apartheid étaient en train de mettre au point des armes biologiques, des maladies qui toucheraient la population noire et qui s’avéreraient inoffensives pour la population blanche de l’Afrique du Sud. Nous n’aurions jamais imaginé des choses pareilles et nous ne l’aurions su à moins que les scientifiques n’auraient avoué les recherches qu’ils menaient afin d’éliminer la population noire.

En réalité, l’apartheid était plus cruel, beaucoup plus réactionnaire, plus raciste et beaucoup plus fasciste que ce qu’on disait.

Tout s’est passé comme je vous ai raconté. Frères jamaïquains, je dois ajouter que pendant 15 ans plus de 500 000 combattants cubains ont accompli des missions internationalistes, notamment en Afrique, car le personnel devait être relayé. Il s’agit-là d’un exemple de l’esprit de solidarité de notre peuple. Notre conscience et notre esprit se sont enrichis mais nous n’avons jamais poursuivi des intérêts économiques.

Amilcar Cabral, beaucoup d’entre vous s’en souviendront, dirigeant du P.A.I.G.C., Parti africain pour l’indépendance de la Guinée portugaise et des îles du Cap-Vert, assassiné par des mercenaires, a prononcé une phrase qui honore énormément notre peuple : « Lorsque les Cubains rentreront, ils n’emporteront avec eux que les depouilles mortelles de leurs compañeros morts au combat ».

Nous n’avons pas un seul investissement en Afrique, nous n’avons là aucune usine, nous ne nous sommes pas rendus là en quête d’intérêts économiques mesquins. Voilà l’histoire (Applaudissements). Si nous avons abordé le thème c’est parce qu’ici, avec des mots extraordinairement généreux pour Cuba, on a fait allusion au sujet. J’avoue que je les ai écoutés avec émotion, comme un hommage rendu aux frères tombés.

Compañero Patterson, nous nous sommes acquittés de notre devoir et c’est à nous de remercier nos ancêtres africains, ceux qui ont lutté tout d’abord en Jamaïque et après à Cuba, scène d’importants soulèvements d’esclaves au début du dernier siècle.

C’est à nous de remercier le monde et l’Afrique de ce qu’ils ont fait pour nous.

Il est encourageant de connaître et de pouvoir proclamer qu’à l’heure actuelle les Caraïbéens et les Africains sont les meilleurs amis de Cuba (Applaudissements), les meilleurs amis de Cuba ! Les preuves d’amitié et de solidarité sont nombreuses.

Je dois rappeler - je ne peux pas m’empêcher de le dire - que lorsque l’Amérique latine dans son ensemble, à l’exception du Mexique, a rompu avec Cuba pour devenir complice des agressions à l’encontre de notre pays et du blocus écono-mique - ce qui s’est produit avant l’indépendance de la Jamaïque et des autres états membres de la CARICOM - notre pays était isolé dans le sous-continent. Je répète, sauf le Mexique et le Canada, exception honorable, les autres gouvernements ont rompu avec Cuba, l’ont isolé, l’ont bloqué, l’ont agressé du point de vue économique. Ils ont été les complices de ceux qui ont cherché à nous détruire physiquement. L’initiative de lutter contre cet isolement et ce blocus est née dans les Caraïbes.

La Jamaïque, la Barbade, la Trinité-et-Tobago et la Guyane ont été le fer de lance de cette offensive (Applaudissements) suivies par le Panama d’Omar Torrijos, qui luttait à l’époque pour la restitution du canal. Ce mouvement s’est étendu.

Il s’est étendu bien avant la fin de l’apartheid, c’est-à-dire, l’attitude solidaire des Caraïbes vis-à-vis de Cuba n’a aucun rapport avec l’histoire que je vous ai racontée. Tout cela est venu après. Longtemps avant, à partir de l’exemple donné par la Jamaïque et par d’autres pays des Caraïbes, l’isolement de Cuba a commencé à disparaître. Aujourd’hui, la grande majorité des pays latino-américains maintiennent des relations diplomatiques et consulaires avec Cuba.

C’est pourquoi, compañero Patterson, nous devons remercier également la Jamaïque et les pays membres de la CARICOM.

Mais non seulement pour cela. Pourquoi appartenons-nous aujourd’hui à l’Association des Etats des Caraïbes ? A cause de la Jamaïque (Applaudissements), à cause de Michael Manley (Applaudissements), qui restera à jamais dans notre mémoire, dans nos souvenirs, dans notre gratitude. Ils ont lutté courageusement pour mettre fin à l’isolement de Cuba et ont rendu possible notre appartenance actuelle à l’Association des Etats des Caraïbes, constituée par 34 pays.

Mais il y a une autre raison : c’est précisément grâce à la Jamaïque et aux Caraïbes que Cuba a pu participer à la Réunion de ministres des Affaires étrangères du Groupe ACP - Afrique, Caraïbes et Pacifique - qui a réuni les 71 ministres qui appartiennent à la Convention de Lomé.

Les 71 membres de la Convention de Lomé et du Groupe ACP ont soutenu la présence de notre ministre des Relations extérieures à la réunion qui s’est tenue très récemment à la Barbade. Ils l’ont accepté en tant qu’observateur et ils ont bravé les Européens. Un certain nombre de pays européens, notamment l’Espagne, la France et l’Italie, ont lutté à côté des Caraïbes pour persuader les autres pays de l’Union européenne de recevoir Cuba en tant qu’observateur lors de débats à propos de la nouvelle Convention de Lomé.

Il y a plus de raisons encore. Qui se sont prononcés plus énergiquement et plus fermement contre l’isolement de Cuba et l’absence de Cuba au célèbre Sommet de Santiago de Chili ? Les pays des Caraïbes, qui ont parlé sans hésiter en anglais de sang royal.

Qui ont protesté énergiquement, lors de la réunion avec le président des Etats-Unis - je crois qu’à Sainte-Lucie - contre le blocus cruel imposé à notre pays qui tente d’acculer le pays à la faim et aux maladies, qui tente d’empêcher notre développement ? Les Caraïbes, qui se sont adressées à Clinton en anglais, en anglais parfait, digne de la fille jamaïquaine qui a remporté l’un des premiers prix au concours international de langue anglaise. Qui a parlé en Afrique ? Nombre d’Africains. Mais qui, face à lui, avec son prestige et justesse, montrait d’un doigt accusateur le président des Etats-Unis tout en critiquant sa politique de blocus contre Cuba ? Nelson Mandela.

Voilà pourquoi nous nous considérons des frères des pays des Caraïbes et de l’Afrique, voilà pourquoi nous sommes si reconnaissants. Mais nous sommes également les frères des autres pays du monde, notamment des peuples du tiers monde. Bien avant, et pendant des années, nous avions formé des techniciens et des médecins et apporté notre soutien politique et notre sucre au peuple héroïque du Vietnam qui menait à bien une lutte exemplaire contre l’agression arbitraire des Etats-Unis.

Nous avons apporté également notre soutien à d’autres pays du monde. Alors que nous plaignons amèrement le comportement de nombre de gouvernements latino-américains - ce n’est pas le cas des peuples qui ont toujours été solidaires avec Cuba -, nous défendons la cause de ces pays car ils sont exploités et soumis à la pauvreté, au sous-développement et au pillage. Nous n’oublions pas les offenses mais aux Nations Unies et aux forums internationaux, nous défendons les intérêts de l’Amérique latine de la même façon que nous défendons le droit de participation des pays des Caraïbes, parce qu’au long de l’histoire de ce siècle, on a voulu ignorer ces pays, et les pays des Caraïbes ne peuvent et ne pourront être ignorés ni dans cet hémisphère, ni en Europe ni dans le monde.

La Jamaïque et les Caraïbes peuvent compter sur nous dans toutes les batailles à livrer en faveur de leurs droits légitimes au progrès et au développement. Nous sommes des premiers à nous opposer à toute mesure prise par l’OMC en vue de supprimer les conditions préférentielles et les privilèges obtenus par de petits pays comme ceux des Caraïbes leur permettant de se développer malgré leur dispersion géographique et leurs difficultés.

Je ne vais pas parler aujourd’hui de ces problèmes. J’ai assez abusé de votre temps ; mais je tiens à vous dire, compañero Patterson, je vous le dit, compañeros et frères jamaïquains, si votre pays ou les pays des Caraïbes défendent une cause juste, Cuba sera toujours à vos côtés (Applaudissements). Nous n’accepterons jamais que les pays des Caraïbes soient privés des préférences établies par la Convention de Lomé, du droit à bénéficier de ces préférences et des conditions de faveur compte tenu de leurs difficultés naturelles, de leurs niveaux de développement et de leurs aspirations à un avenir meilleur.

Il ne s’agit pas d’une contradiction entre Cuba et les pays latino-américains. Nous estimons que c’est une injustice d’arracher leurs modestes parts de marché, qui ne représentent même pas 1% du marché mondial, aux petites îles ne possédant que quelques centaines et, dans certains cas, que quelques milliers d’hectares de plantations de banane, ravagées par les cyclones, si fréquents dans notre région, au profit de deux ou trois grandes et riches transnationales nord-américaines qui monopolisent le marché de la banane.

Si nous voulons un monde juste, si nous voulons un ordre économique international juste, il faut maintenir ces préférences. On ne peut pas accorder le même traitement à des pays ayant différents niveaux de développement. Nous ne pouvons pas accepter ce concept, ce n’est pas juste, ce n’est pas humain. Il y a des dizaines et des dizaines de pays qui luttent dans des conditions très difficiles pour se développer et ils doivent bénéficier d’un traitement préférentiel. Nous ne devons pas permettre qu’on fasse table rase.

En fin de compte, si nous cherchons les données statistiques et nous faisons une analyse approfondie, nous verrons ressortir plusieurs choses qui découlent de certains accords internationaux.

Par exemple, les accords internationaux de l’ALENA représentent déjà pour les pays des Caraïbes la perte de plus de 100 000 postes de travail et de plus de 150 usines dans l’industrie du vêtement. C’est un fait réel. Maintenant, ils veulent supprimer les préférences que je mentionnais tout-à-l’heure et changer aussi les tarifs téléphoniques. Ils essayent d’appliquer tout ce qui leur vient à l’esprit au détriment de nos peuples. Pour cette raison, nous sommes favorables à l’union des Caraïbes avec l’Amérique centrale et l’Amérique latine, y compris le Mercosur et le Pacte andin, en vue de défendre leurs intérêts dans tous les forums internationaux (Applaudissements).

Que les Caraïbes ne soient plus oubliés !

Une importante réunion du Mouvement des pays non alignés se tiendra prochainement et sera présidée par cette illustre personnalité de notre histoire qu’est Nelson Mandela. Les pays du tiers monde membres de ce Mouvement - plus de 100 - devront profiter de l’occasion pour analyser ces problèmes et éviter qu’ils nous trompent, pour qu’ils nous disent à quoi va servir l’OMC : si elle va défendre seulement les brevets des Etats-Unis et des pays les plus nantis, qui ont volé les intelligences les plus brillantes du monde ; si elle va liquider toutes les barrières douanières ou si elle va supprimer les préférences aux pays qui subissent des conditions naturelles ou historiques différentes et des niveaux de développement différents. Toutes ces questions doivent être éclaircies au bénéfice de nos peuples, de cette génération mais, surtout, au bénéfice des générations futures.

Nous, anciens esclaves, anciens colonisés, devons poursuivre la lutte, mais nous devons lutter unis pour le développement et la paix. Nous ne voulons pas la guerre. En tout cas, nous voulons la guerre contre l’inégalité, contre les injustices, pour que la paix règne entre toutes les nations et tous les peuples du monde.

Dans cette lutte dont nous parlait le compañero Patterson, nous serons à l’avant-garde, parce que nous sommes réellement conscients des souffrances, des injustices et des abus que l’être humain a dû résister tout au long de l’histoire.

Nous sommes contre les injustices commises jadis, à l’époque des Grecs, des Romains, des pharaons. Nous sommes contre les injustices commises au moyen âge et nous sommes contre les injustices et les abus commis pendant la conquête de ce sous-continent qui ont pratiquement exterminé la population indigène et rendu esclaves des millions et des millions d’Africains. Nous sommes contre les injustices du passé, mais il faut que nous soyons et nous sommes contre les injustices de l’heure actuelle, qui sont fort nombreuses. Et nous ne devons pas accepter les injustices qui pourraient être commises à l’avenir.

Comme nous croyons en l’homme, nous sommes sûrs d’atteindre nos objectifs. Comme nous connaissons les vérités, nous saurons les défendre et nous saurons, par exemple, demander : Qu’est-ce qui s’est passé avec l’initiative du bassin des Caraïbes ? Qu’est-ce qu’il en reste ? Qu’est-ce que nous allons exporter ? Des produits exigeant une forte composante de main-d’oeuvre bon marché, beaucoup de sueur et de très bas salaires ? Qu’est-ce que nous allons importer toujours ? Des produits exigeant de gros inves-tissements de capital, de technologie, de connaissances ? Pourquoi ? Pourquoi les exportations des Caraïbes s’élèvent à environ 2,5 milliards de dollars - je parle des exportations de la CARICOM - et les impor-tations représentent un volume deux fois supérieur ?

Je serai plus exact : les importations des Etats-Unis en provenance de la CARICOM représentent environ 2,5 milliards tandis que les exportations vers ces pays s’élèvent à presque 4 milliards. Il se produit un déficit qui s’accroît chaque année en faveur des Etats-Unis. Pourquoi nos produits sont de plus en plus bon marché et les marchandises que nous importons sont de plus en plus chères ? Pourquoi cet échange commercial inégal ? Il faut lutter contre cet état de choses et nous lutterons de plus en plus énergiquement.

Je disais hier à Montego Bay que « les esclaves du passé seront les peuples exemplaires de l’avenir ». Et vous l’avez démontré tout en créant un pays comme celui-ci, dont nous n’ignorons pas les difficultés, de même que nous n’ignorons pas les difficultés existant dans d’autres pays, dans notre propre pays, mais nous admirons l’organisation, l’éducation, la culture et la dignité de ce pays.

J’ai pu observer cette même situation dans d’autres pays des Caraïbes. J’espère qu’à l’avenir les gens se rendront en Jamaïque et dans d’autres pays des Caraïbes non seulement pour se bronzer ou se baigner dans l’eau de leurs plages, mais pour connaître des peuples qui ont un grand sens de l’honneur et de la dignité, un talent extraordinaire dans tous les domaines et une bonté qui échappe par tous les pores du corps. J’espère qu’ils se rendront dans nos pays pour se faire une idée de ce qui peut être un monde plus fraternel et plus digne. Indépendamment des problèmes et des déséquilibres qui pourraient encore exister, nous constatons les efforts que ces pays déployent afin de disposer de suffisamment d’écoles pour leurs enfants, d’hôpitaux, d’emplois et d’imposer la justice sociale en vue d’une distribution plus juste des richesses.

Je vais vous donner un exemple : l’Amérique latine est indépendante il y a 200 ans, cependant, les pays de la CARICOM, qui n’ont que 30 ou 35 ans de vie indépendante, possèdent les meilleurs niveaux d’éducation et de santé des pays latino-américains.

Cuba a éradiqué l’analphabétisme en une seule année (Applaudissements) et nous avons mis en pratique par la suite un programme de suivi éducationnel.

Aujourd’hui, notre peuple n’a pas d’analphabètes (Applaudissements). Aujourd’hui, le niveau scolaire de notre peuple est supérieur au premier cycle du secondaire. Aujourd’hui, notre peuple a 600 000 professionnels universitaires. Aujourd’hui, malgré la pauvreté, le blocus et la période spéciale, notre pays n’a pas un seul enfant sans école, un seul malade sans médecin et sans hôpital (Applaudissements). C’est le peuple qu’ils veulent isoler, le peuple qu’ils soumettent au blocus !

Non, ils n’ont jamais bloqué ceux qui ont fait disparaître plus de 100 000 citoyens dans un pays de l’Amérique centrale et des dizaines de milliers dans d’autres pays. Non, ils n’ont pas bloqué l’apartheid : l’apartheid faisait du commerce, achetait des armes, de la technologie, et cette minorité raciste bénéficiait de tous les privilèges tandis que des millions d’Africains étaient affamés. Ils bloquent Cuba parce qu’elle a voulu être libre, totalement libre, parce qu’elle a voulu la justice sociale.

Je vous remercie, frère Patterson, une fois de plus, d’avoir dénoncé à maintes reprises le blocus et j’en remercie également mes frères des Caraïbes ! Rien ne pourra nous diviser !

Personne ne doit penser que le développement du tourisme à Cuba - comme l’affirme un organe de presse intéressé à nous diviser - peut nuire au tourisme des Caraïbes, de la Jamaïque. Cela équivaut à affirmer que le développement du tourisme en Espagne a touché le tourisme en France ou en Italie. Quelques décennies avant, seulement 3 ou 4 millions de touristes visitaient l’Espagne annuellement. Cependant, l’Espagne est visitée actuellement par 50 millions tandis que la France est visitée par 60 millions et l’Italie par des dizaines de millions.

Cela équivaut également à affirmer que le développement du tourisme en Jamaïque a nui au développement du tourisme dans les autres pays des Caraïbes. La Jamaïque a été la première et, grâce à ses efforts, une zone touristique a vu le jour dans les Caraïbes. Le développement touristique de la Jamaïque n’a pas nui au développement touristique de Saint-Domingue.

Nous avons affirmé que nous devions créer dans les Caraïbes la meilleure zone touristique du monde, la plus belle, la plus riche du point de vue culturel, la plus attirante, la meilleure au niveau des services. Dans cet effort commun, nous ne sommes et nous ne serons jamais des concurrents. Comme Patterson l’a dit, nous serons des partenaires, nous serons des frères. Nos plages sont là. Si les Jamaïquains veulent investir dans nos plages, comme certains l’ont déjà fait, nous allons les recevoir les bras ouverts. Si jamais un jour nous pouvons investir en Jamaïque, nous investirons en Jamaïque ou dans d’autres îles.

Partenaires et frères, pas concurrents. Nous avons les conditions nécessaires pour que des millions et des millions, des dizaines et des dizaines de millions de touristes visitent le bassin des Caraïbes.

Le développement de Cancun, une grande ville touristique située aussi dans les Caraïbes, n’a pas entravé le développement de la Jamaïque et de Saint-Domingue. Les hôtels magnifiques que nous avons vu ici n’ont pas entravé le développement touristique de Cuba. Bien au contraire, ceux qui veulent la visiter sont de plus en plus nombreux. Nous devons travailler de concert pour que tout le monde soit intéressé à visiter les Caraïbes, non seulement des Canadiens et des Européens, mais aussi des Japonais, des Chinois et même des Russes car il y a maintenant certains qui disposent de grands revenus suite à la confiscation de l’Etat par ceux qui le géraient.

Le tourisme a certainement un grand avenir et nous pouvons bénéficier de ce marché au maximum. Dans cet effort commun, Cuba sera aux côtés des Jamaïquains et des Caraïbéens.

Concernant la Convention de Lomé, je veux dire solennellement à tous les intrigants qui affirment que l’adhésion de Cuba à cette convention va porter préjudice aux autres pays caraïbéens, que les intérêts de ces pays auront pour nous la priorité. Par exemple, je vais commencer par vous dire que nous n’exportons pas de banane.

Nous avons 11 millions d’habitants et les bananes, auxquelles nous appliquons largement la technique, sont destinées à la consommation du peuple, un aspect fondamental, pourvu qu’il ne se forme un cyclone qui mette à terre tous les bananiers. Cela peut provoquer le manque de bananes dans certaines régions pendant deux ans. Il s’agit de bananiers cultivés selon le système d’irrigation par gouttes, connu sous le nom de microjet, et dont les volumes de production sont importants. Les vents des cyclones les abîment beaucoup et maintenant, à cause des changements climatiques survenus, les vents d’hiver supérieurs à 100 kilomètres à l’heure et provennant de l’Ouest sévissent nos plantations de bananes.

L’important est de ne rien faire qui puisse toucher les préférences et les privilèges des pays membres de la Convention de Lomé.

Les Caraïbéens nous ont invité parce qu’ils font confiance à Cuba, à la parole de Cuba, au désintéressement de Cuba et à l’honnêteté de notre pays, parce que la lutte de l’Amérique centrale, de l’Amérique du Sud, de l’Afrique, du tiers monde, aussi bien aux sommets, à Lomé que partout, est pour nous une source d’inspiration pour nos sentiments d’unité, de justice et de solidarité.

Pour conclure, je veux dire que je regrette beaucoup que les Caraïbes ne comptent pas un représentant parmi les membres non permanents du Conseil de sécurité, un organe si important des Nations Unies. Je crois que la Jamaïque aspire en justice et avec tous les mérites qu’elle a gagné avec ses efforts en vue de l’unification et de l’intégration, à être membre non permanent du Conseil de sécurité.

Je saisis l’occasion pour vous exprimer que la Jamaïque pourra toujours compter sur le soutien total et inconditionnel de Cuba quant à cette aspiration et dans toutes les circonstances.

Je me demande également pourquoi il n’y a aucun pays des Caraïbes qui soit membre de la Commission des droits de l’homme à Genève. Pourquoi les Caraïbes n’y sont pas représentés ? Si jamais un pays des Caraïbes aspire à être membre permanent de la Commission des droits de l’homme à Genève, Cuba lui accordera sans aucun doute son soutien total e inconditionnel.

Nous avons des adversaires puissants, mais nous avons aussi des amis courageux qui, aux Nations Unies, votent massivement contre le blocus et qui, à Genève, votent contre les manoeuvres réalisées injustement contre Cuba. Ce sont des pays modestes, des pays pauvres, qui ont un courage politique, comme l’a démontré la Jamaïque ainsi que son premier ministre aujourd’hui, qui éveille l’admiration du monde. Je peux vous assurer que pas tous dans la planète risquent de parler avec tant d’indépendance, avec tant de courage et avec un esprit constructif aussi élevé comme il l’a fait hier et aujourd’hui.

Je tiens à lui manifester notre gratitude éternelle pour son soutien et pour la leçon que nous avons appris à la Jamaïque.

Si vous voulez bien m’excuser de vous avoir pris tant de temps, même si je n’ai pas dit tout ce que j’aurais voulu vous dire, je quitterai ce rassemblement comme l’homme le plus heureux de la Terre.

Vive la Jamaïque ! (Exclamations)

Vivent les Caraïbes ! (Exclamations)

Vive la justice ! (Exclamations)

Vive l’humanité ! (Exclamations)

(Applaudissements)



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