«Lorsque les Etats-Unis sont venus chercher Cuba, nous n'avons rien dit, nous n'étions pas Cubains.»
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Mariela Castro : vérités sur Cuba et les droits des homosexuels
par divers
8 novembre 2007

Interview par le journal Clarín (Argentine) de Mariela Castro Espín

Je suis arrivée à Buenos Aires pour discuter de ce que tu sais. Mariela Castro Espín est la fille de l’homme fort aujourd’hui à Cuba, Raúl Castro, et de Vilma Espín, ex guerrillera et à la tête de la Fédération des Femmes Cubaines depuis plusieurs années. Mariela (née en 1963, mariée, trois enfants) est directrice du Centre National d’Éducation sexuelle de Cuba. Et à la surprise de tous, elle est aussi l’instigatrice du projet de loi qui autorise les opérations chirurgicales pour changer de sexe et de la modification des documents d’identité pour les transsexuels dans son pays. C’est au siège du Parti Communiste de la rue Entre Rios, à l’abri d’une image du Che, que Castro Espín a reçu Clarín.

article paru dans Clarin (Argentine) traduit par Esteban Garcia

Publié en français : Version française sur Changement de Société

Comment est apparu votre intérêt pour ce sujet ?

Je me suis penchée sur les thèmes de la sexualité lorsque je travaillais dans l’Université pédagogique, j’étais la professeur la plus jeune à ce moment là et lorsque ce sont créés des groupes de recherche, tout le monde choisissait ceux au style”ronflant” en me demandant de m’occuper de ce thème là. J’ai commencé avec l’éducation sexuelle infantile et ensuite celle de l’adolescence. J’ai toujours eu la curiosité de savoir comment étaient abordés à Cuba les thèmes de l’homosexualité et je n’étais pas satisfaite, je me sentais très gênée avec l’homophobie, et une certaine attitude y compris institutionnelle qu’il y avait face aux personnes homosexuelles. Dans le Parti Communiste et dans la jeunesse communiste, ils n’étaient pas considérés, ils ne les acceptaient pas comme militants et cela me paraissait réellement épouvantable. Je n’étais pas d’accord et je me suis toujours battue dans les endroits où j’étais, en premier comme étudiante et ensuite comme professeur.

Aviez-vous des amis gays ?

Non ni particulièrement ni occasionnellement. Mais j’ai toujours écouté les gens qui me racontaient leurs histoires, où comment les choses s’étaient passées dans les années 60 à 70. J’ai toujours posé des questions aux gens car je voulais avoir les choses claires ; les gens qui avaient vécu également cette expérience et qui le racontaient sans rancoeur, c’est ainsi qu’ils l’entendaient et pourquoi cela s’était passé.

Il se dit qu’ils étaient envoyés dans des camps de travail ?

Ce n’était pas des camps, c’étaient des unités militaires d’appui à la production qui s’étaient créés, comme une sorte de service militaire pour faciliter l’obtention d’une qualification aux fils d’ouvriers et de paysans qui à la sortie leur permettrait l’accès à un travail mieux émunéré. Cela était l’idée qui avait été proposée au nouveau Ministère des Forces Armées Révolutionnaires. C’était une période avec beaucoup de confusions, une nation révolutionnaire était en train de se créer en même temps que des attaques de terrorisme d’État dont le peuple cubain était l’objet : c’était très difficile. Ce fut une des initiatives et dans certaines de ces unités se trouvaient des gens qui humiliaient les homosexuels, qui considéraient qu’il fallait les faire travailler pour qu’ils deviennent des “hommes”. Il fallait les “transformer”, ça c’était l’idée de l’époque, et elle était ancrée dans le monde entier. Même les psychiatres pratiquaient des thérapies pour les faire devenir hétérosexuels.

Y avait-il également des attitudes discriminatoires envers les lesbiennes ?

la femme fait plus attention et est plus discrète, c’est pour cela que ces humiliations étaient pour les hommes homosexuels. Mais il n’y avait pas eu de disparu, ni de torturé ; il n’y a pas eu et il n’y a pas encore aujourd’hui à Cuba de crimes de haine pour la sexualité comme l’on raconte partout, en déformant la réalité cubaine. Mais oui, cela fut une violation des droits de ces personnes.

Tu disais avant, que tu avais commencé très tôt à t’intéresser à la question de la diversité sexuelle.

D’une certaine manière, bien que je ne travaillais pas directement le thème, lorsque je donnais mes cours d’éducation sexuelle j’abordais les thèmes de l’homophobie. Dans les studios de radio et de TV, également dans quelques entrevues dans le “Granma” en 1990. Déjà ma maman (Vilma Espín, épouse de Raúl Castro, récemment décédée) qui dans les années 70 et 80 le travaillait déjà avec la Fédération des Femmes Cubaines, s’était toujours confrontée à ces attitudes homophobes y compris à l’intérieur du Parti, et elles ne réussirent guère en ce sens. C’était très peu pour ce qu’elles prétendaient réussir, mais elles ont ouvert le chemin pour que nous autres nous puissions faire ce que nous faisons, merci pour tout ce travail préalable.

Quelle a été votre première participation concrète dans la politique sur la diversité sexuelle ?

Ce fut en 2004, à partir d’un groupe de plus de 40 travestis et transsexuels de la ville de La Havane qui vinrent au CENESEX afin de m’exposer les difficultés qu’ils avaient dans la ville avec la police, dans la zone de la Rampa, la plus au centre, où ils se réunissaient et où ils continuent de le faire. La police des arrêtaient arbitrairement et les relâchaient ensuite faute de preuve, tout cela à cause de la protestation de la population.

Q-Exerçaient-ils la prostitution ?

Certains oui, d’autres non. La police arrêtait à cause des protestations, mais là il y avait d’autres sortes de gens, pas seulement des travestis ou des transsexuels ; mais des gens qui volaient et molestaient les touristes. Il a fallu mettre un frein, mais pas de la manière dont ils l’ont fait… Ils ont identifié les travestis et les transsexuels comme le fléau de toute cette zone. Nous, nous avons considéré que c’était un traitement inadéquat, et avons demandé des réunions avec la police de la zone avec qui nous étions accordés sur le fait d’arrêter les actions isolées et d’élaborer une stratégie nationale d’attention aux personnes transsexuelles et travestis de manière à s’orienter sur les questions de santé, sociales, éducatives, et de travail. De là, sont sortis les arguments pour une Loi d’identité de genre, la modification du code de la famille approuvée en 1975.

L’idée est d’inclure la possibilité de couples gays ?

Déjà en 1975 il se prétendait approximativement cela. Particulièrement, ma maman parlait du couple comme ” l’union entre deux personnes”. Et malgré tout, cela n’a pas prospéré, parce qu’on l’a mis au vote du consensus populaire et la population n’acceptait pas ces choses-là.

Pourquoi pensez-vous que ces idées n’ont pas prospéré ? Par tradition catholique, par machisme ?

Par machisme et l’hétérosexualité hégémonique qu’il y a dans nos cultures et parce qu’en ce temps-là on ne discutait pas publiquement de ces choses-là comme maintenant, et le processus d’élaboration était plus lent. Le Code de la Famille a avancé jusqu’au niveau d’analyse que la population cubaine atteignait à ce moment. Dans les années 70, 80 et 90, un intense travail a été réalisé avec la Fédération des Femmes et d’autres institutions qui faisaient partie du programme de l’éducation sexuelle, et dès lors de nouvelles modifications se sont réalisées. Aujourd’hui nous essayons d’introduire un autre article en relation avec le droit à la libre orientation sexuelle et l’identité de genre qui comprend “l’union légalisée” entre personnes de même sexe. Parler de couple serait modifier la Constitution. On y inclurait les mêmes droits patrimoniaux et personnels que le couple, y compris l’adoption. C’est sur ce point qu’il y a de la résistance dans la population, sur le thème de l’adoption, mais cela est ainsi également en Europe.

Vous avez mentionné les années 80. Qu’a signifié l’arrivée du sida à Cuba ?

Celui qui réellement a eu la vision la plus large et la plus claire au regard du sida a été Fidel, qui en 85, 86 - lui était au fait de ce qui se passait dans le monde- avait demandé aux gens de l’Institut de Médecine Tropicale : ” Avez-vous pensé à ce que vous allez faire avec le sida ? Parce que je pense que cela va être l’épidémie du siècle ; avez-vous pensé à ce que vous allez faire pour éviter qu’il arrive à Cuba ou qu’il se développe ?”, les spécialistes lui ont répondu :”Non, nous n’y avons pas pensé mais si vous vous nous le dites…”. Et ils se rendirent en France pour contacter en dernier recours Luc Montagnier. Ils ont commencé à faire des essais en priorité sur les camarades qui arrivaient des missions en Afrique et les premiers cas venaient précisément de là.

Y a-t-il des cocktails de médicaments à Cuba ?

Oui. C’est à partir de cette question de Fidel que nous avons établi la Stratégie Cubaine de Prévention et de Lutte contre le Sida : c’est Fidel qui nomme ces choses ainsi (rires). Et dès lors, il s’est créé une équipe au gouvernement sous le contrôle direct du ministère de la santé et du Comandante (Fidel). Cela a permis que l’on prenne les décisions plus rapidement, surtout celles en relation avec les présupposés. Les soins aux personnes qui sont atteintes du virus HIV sont très chers, et c’est l’État cubain qui paie tout. Fidel avait déclaré que l’ONU devait payer les choses qui sont du domaine de la prévention, mais les soins sont de la responsabilité de l’État.

Quelle est la proportion du sida entre hommes et femmes ?

80% sont le cas des hommes et de ces 80 %, 85 % sont des hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes souvent liés à la prostitution.

Et la répartition des préservatifs ?

Elle est gratuite et subventionnée. Dans les pharmacies ils sont vendus à la moitié du prix de revient dont l’État les achète obligatoirement en Europe et au Japon, parce que les États-Unis à cause du blocus ne peut nous vendre ni préservatifs ni rien du tout.

J’ai lu un article qui disait que vous avez participé dans une scène d’un feuilleton télé…

Cela avait été une initiative de la TV cubaine. Ils avaient décidé de faire un feuilleton télé, dont le titre était ” la face cachée de la Lune”, où il y avait diverses histoires, et dans l’une d’elles celle d’un homme marié qui découvre qu’il est attiré par un homme homosexuel. C’était la première fois qu’une chose pareille sortait à la TV cubaine, causant une terrible contestation, qui entraîna la modération. Encore un stéréotype qui malgré lui avait ouvert le plus important, un débat dans la société. Les espaces télévisuels dramatisés sont ceux qui parviennent à tout le monde, aux marginaux, à ceux qui lient la presse, aux intelligents ainsi qu’aux brutes.

Quels sont ceux qui entraînent le plus les changements dans la société cubaine, les hommes ou les femmes ?

À Cuba la femme a beaucoup changé. Dans son programme révolutionnaire, dans “l’Histoire m’absoudra”, Fidel parlait de la terrible situation de l’exploitation de la femme cubaine. Un très haut pourcentage de femmes se prostituait car elles n’avaient d’autre alternative. Elles allaient à la Capitale pour chercher du travail domestique et elles finissaient prostituées. Mais ensuite, une des premières choses qu’a fait la Révolution, a été de s’occuper de ces femmes et de leur donner les traitements médicaux, l’alphabétisation, des cours afin qu’elles commencent à travailler avec une certaine qualification. La vie de ces femmes avait changé, il était établi que la femme prostituée était une victime, et que ce n’était pas un cas délictueux, comme celui du proxénète. Parce qu’il existe une loi qui pénalise l’exploitation de l’homme par l’homme.

Avec l’arrivée du tourisme sur l’île, y a-t-il eu recrudescence de la prostitution…

Cela était dépassé à Cuba, c’est pour cela que lorsque le tourisme a commencé, le peuple de Cuba aurait eu mal que les femmes recommencent à se prostituer, parce qu’elles avaient retrouvé leur dignité avec la Révolution. Et l’on percevait alors comme une chose indigne que les femmes se prostituent en ayant d’autres possibilités de s’en sortir. Parce que du travail il y en a toujours à Cuba, il y a une loi qui oblige à ce qu’il y ait du travail, bien qu’il n’y ait pas de ressource, nous devons inventer le travail. Cela faisait très mal que ça arrive et cela fait encore mal. Les changements les plus importants au niveau de la subjectivité ce sont les femmes cubaines qui les ont entrepris, et les changements de l’homme l’ont été à partir des changements de la femme. Ils ne leur restent aucun recours, la femme a commencé à travailler et le ménage a changé, l’homme a alors été tenu d’assumer des responsabilités domestiques.

Que se passe-t-il avec les gays entre les militaires ?

Moi, j’ai toujours dit qu’où il y avait de l’humanité, il y a de la diversité, et dans le monde militaire il y a également des gays, seulement, c’est certain qu’ils se méfient parce que c’est un environnement qui ne les accepte pas. On considère encore qu’il n’y a pas les conditions pour opérer des changements. Bon, mon papa, Ministre des Forces Armées Révolutionnaires me dit :” Regarde, je pense qu’au fur et à mesure que la population va changer, l’armée changera, parce que la population est aussi à l’intérieur de l’armée. Travaillons, sensibilisons, agissons, changeons la société cubaine et tout le reste changera, même les institutions…”

Comment avez-vous grandi en étant une femme dans une famille avec les hommes ont aussi importants ?

En me battant comme une folle, me battre tout le temps, exiger toujours, et aujourd’hui encore, nous devrons toutes nous battre sinon, tu imagines bien, ils te mangent. Maintenant les femmes s’imposent, dans toutes les sociétés patriarcales c’est ainsi et l’on ne doit pas se laisser marcher dessus.

Q-Imaginez-vous dans le futur, la possibilité d’une femme au gouvernement ?

Oui, certainement. Il y a beaucoup de femmes à la tête, des ministres, des vice-ministres, directrices d’institutions.

Le peuple cubain est-il prêt pour être gouverné par une femme ?

Oui, il est préparé.

Il y a 10 ans cela aurait-il été possible ?

10 ans en arrière je ne l’aurais pas pensé. Mais ces derniers temps il y a eu une politique pour promouvoir la femme. En ce moment on travaille sur le repeuplement du pays. Comme en Italie, la femme cubaine a un ou deux enfants à assumer. Elle n’a aucun désir d’être l’esclave de la maison et des enfants. Elle a beaucoup évolué au niveau culturel et d’indépendance, mais si les conditions économiques ne s’améliorent pas… Tu ne te risques pas à faire beaucoup d’enfants. Ce qui est certain c’est que la femme ne retournera pas à la maison, il est plus possible chaque fois de l’imaginer dans des lieux de pouvoir et de décision. Lors de cette dernière élection beaucoup de femmes ont été élues, parmi elles de très jeunes.

Vous voyagez beaucoup, échangez-vous les expériences avec des collègues d’autres pays ?

Énormément, et si ce n’est pas moi qui y vais, ce sont mes camarades.

Voyagez-vous aux Etats-Unis ?

Ils ne nous donnent pas de visa. J’avais été invité lors d’une occasion, puis deux nouvelles fois encore, mais ils ne m’ont jamais accordé de visa. Pourtant je le leur avait demandé, ils ne m’ont pas répondu, et je ne suis pas ici pour prier les Américains, ce qui fait que lorsqu’ils le veulent, les professionnels américains viennent dans un pays tiers et nous maintenons d’excellentes relations ainsi qu’un bon contact par e-mail.

Q-Où en est le projet de loi pour la diversité sexuelle ?

Nous avons présenté le projet au PC, qui nous a donné les contacts avec les organismes d’État. Je ne sais pas quand est-ce que cela sera approuvé, aujourd’hui il y a des choses très importantes qui sont en train d’être définies à Cuba et j’imagine que certaines de nos propositions font partie des priorités. Ils nous ont dit : “ceci va être approuvé”. Le Parti nous a suggéré de travailler avec la population et avec les médias, pour que ces thèmes soient connus par les gens afin d’arriver avec la loi.

Combien de personnes sont en attente pour une opération de changement de sexe ?

Il y 27 transsexuels qui attendent cette opération chirurgicale, l’équipe médicale est en train de se former. Cela sera prêt rapidement, il y a déjà une résolution du Ministère de la Santé Publique qui met en oeuvre le processus d’assistance, le soin intégral de santé, y compris la création d’une unité spéciale pour s’occuper de la trans-génétique. Cela est déjà approuvé, il ne manque plus que l’équipe soit opérationnelle, ils commenceront à opérer et d’assurer les soins.

Y a-t-il un pays qui vous paraît idéal dans le traitement de la diversité sexuelle ?

L’idéal est toujours merveilleux, le plus difficile c’est la pratique. En ce moment à Cuba, nous débattons sur le sujet de quel socialisme voulons-nous ; du comment il va nous apporter plus de satisfaction et comment créer la structure économique qui va le soutenir, en évitant toujours l’exploitation de l’homme par l’homme, essence du capitalisme. Nous sommes sur ce point.



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