«Lorsque les Etats-Unis sont venus chercher Cuba, nous n'avons rien dit, nous n'étions pas Cubains.»
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CINQ DE MIAMI
Déclarations de l’avocat des Cinq au Guardian : "La société est devenue plus punitive"
par WEINGLASS Leonard
23 janvier 2008

Depuis 40 ans, Maître Leonard Weinglass, a travaillé comme avocat de la défense dans certains des procès les plus spectaculaires des États-Unis, dont ceux intentés contre les Huit de Chicago, contre les ravisseurs de Patty Hearts et contre l’homme donna lieu à l’éviction du président Nixon. Aujourd’hui, il explique à Duncan Campbell en quoi l’affaire dont il s’occupe actuellement - celle des Cinq Cubains - démontre à quel point la politique est en train de faire chavirer le système judiciaire aux États-Unis.

Ce mois-ci, des panneaux publicitaires commenceront à apparaître dans diverses villes des États-Unis afin d’informer les passants sur cinq prisonniers qui purgent plusieurs peines, dont des peines de perpétuité, dans des prisons de ce pays. Si les Cinq Cubains, comme on les appelle, sont des héros dans leur pays et dans une partie de l’Amérique latine, ils sont en revanche pratiquement inconnus dans le pays où ils sont emprisonnés. Prochainement, ils comparaîtront de nouveau devant les tribunaux et leur avocat, Leonard Weinglass, estime que l’affaire les concernant devrait être aussi célèbre que les autres procès politiques qui ont déjà eu lieu aux États-Unis ces quarante dernières années.

Leonard Weinglass sait certainement de quoi il parle. En fait, si vous voulez arriver à comprendre la politique états-unienne de ces quatre dernières décennies, vous n’auriez qu’à vous plonger dans les dossiers de cet avocat new-yorkais au discours discret qui s’est attelé justement à la tâche de défendre et de libérer [les Cinq Cubains]. Des Huit de Chicago à Jane Fonda, d’Angela Davis aux ravisseurs de Patty Hearst, de Daniel Ellsberg à Amy Carter, Maître Weinglass a été avocat de la défense dans beaucoup des drames de la vie réelle les plus spectaculaires portés devant les tribunaux.

Il est venu à Londres afin de rencontrer des parlementaires britanniques et de faire connaître l’affaire des Cinq Cubains, qui n’a pas eu de couverture médiatique aux États-Unis. Ces cinq jeunes Cubains, qui avaient noyauté des groupes d’opposants anticastristes qui préparaient à Miami des sabotages contre Cuba, ont été condamnés en 2001 sous l’accusation d’espionnage. Maître Weinglass estime qu’ils sont victimes d’une grave injustice et qu’un tribunal fonctionne comme un thermomètre qui mesure la santé politique d’un pays.

C’est le procès contre les Huit de Chicago, ces manifestants contre la guerre du Vietnam qui avaient troublé la Convention du Parti démocrate en 1968, qui a mis Maître Weinglass sous les projecteurs de la scène juridique. Parmi les accusés se trouvaient alors Abbie « Steal This Book » Hoffman ; Tom Hayden, activiste politique devenu plus tard congressiste démocrate ; et Bobby Seale, celui qu’on découvrirait devant le tribunal attaché et bâillonné au ruban adhésif. Le prochain film de Steven Spielberg s’inspire de ce procès. Quelques années plus tard, Maître Weinglass était le défenseur de Daniel Ellsberg, l’homme qui, en 1971, avait été à l’origine des fuites des documents du Pentagone sur l’histoire cachée de la guerre du Vietnam, documents qui ont eu une importance de premier plan dans la chute du président Nixon. (Maître Weinglass] est resté en rapport avec beaucoup de ses anciens clients.

« L’été dernier, Dan Ellsberg, Tom Hayden et moi nous sommes rencontrés dans une commune, à l’est de Vancouver, fondée par un groupe de Russes auxquels Tolstoï avait payé voyage jusque là-bas, à l’époque du Tsar, parce qu’ils avaient déposé les armes et les avaient brûlées au cours d’une cérémonie », raconte Weinglass. « Lors de la guerre du Vietnam, ils avaient accueilli les Américains opposés à la guerre et aujourd’hui ils apportent toujours leur aide aux soldats qui refusent de faire la guerre en Irak. »

Ce qui étonne Weinglass, dans l’affaire qui l’occupe actuellement, c’est le peu d’attention que les medias lui ont accordé aux États-Unis. « La couverture est infime, à l’exception de celle des medias de gauche ou de la presse latine. Je suis allé à l’émission de Wolf Blitzer sur CNN, il y a près de six mois, et j’ai eu par la suite beaucoup d’appels de personnes qui s’étonnaient du fait que c’était la première fois qu’elles en avaient entendu parler. C’est inexplicable. Nous nous trouvons face au procès le plus prolongé qui ait jamais eu lieu aux États-Unis jusqu’à maintenant, un procès où un amiral états-unien, un conseiller du président et des généraux cubains ont été entendus comme témoins au sujet d’une affaire criminelle qui porte sur 40 ans d’histoire des relations entre Cuba et les États-Unis, et il n’y a pas de couverture de presse. »

Il établit un parallèle entre l’affaire des Cubains et celle d’Ellsberg. « Dans le cas de Dan, le procès a analysé 40 ans d’histoire [des relations] entre les États-Unis et le Vietnam, si bien que les deux affaires sont le résultat des échecs de la politique étrangère des États-Unis et la réponse à ces échecs, ce qui est rare en termes de procédure juridique. La plupart des affaires ne comportent que deux dimensions : Qu’est-ce qu’il s’est passé et qui l’a fait ? Ces affaires comportent une troisième dimension : Pourquoi ? Cela implique un contenu politique. »

Le procès [des Cinq Cubains] avait commencé immédiatement après le procès sur Elian Gonzalez, l’enfant naufragé qui a finalement été remis à son père, [résidant] à Cuba. « Près de trois mois avant le début du procès, il y avait cent mille personnes dans les rues qui protestaient contre le retour d’Elian [à Cuba]. A Miami, c’est le règne de la peur et de l’intimidation. Des personnes appelées à faire partie du jury disaient qu’elles pensaient être justes, mais elles avaient peur pour leurs familles si leur verdict était inacceptable pour la communauté des exilés cubains à Miami. Un banquier a dit qu’il avait peur de perdre son établissement. Le président du jury, interrogé sur Cuba, avait répondu que c’était ’une dictature communiste et je serais heureux si elle était renversée. »

Maître Weinglass avait élaboré la défense d’Angela Davis, la militante noire radicale accusée d’assassinat en 1972. Contrairement aux Cinq Cubains, elle a été acquittée : « Dans le cas d’Angela, il s’agissait d’un jury composé dans sa totalité de Blancs qui jugeaient une femme noire, membre du Parti communiste, pour l’assassinat d’un juge dans une communauté rurale de Californie. Sa défense était assurée par une excellente équipe d’avocats Afro-américains, puisqu’on avait décidé, de manière très adroite, que toute l’équipe devait être composée de gens de couleur. Mais, moi, j’ai dû tracer la stratégie à suivre pendant le procès. Il s’agissait de déterminer si nous pouvions obtenir son acquittement sans la présenter elle-même comme témoin. Eux [les autres membre de l’équipe de la défense], ils craignaient que si elle déclarait comme témoin, l’équipe du procureur ne l’entraîne sur le thème de ses associés politiques, qu’elle n’allait pas dévoiler publiquement. Elle a donc encouru le risque d’une condamnation à perpétuité plutôt que de révéler ses contacts politiques. Je pense qu’elle a gagné, dans une bonne mesure, parce que le monde entier était en train de suivre le procès. »

« Dans le cas des Cinq Cubains, il y a eu des manifestations devant le siège du tribunal, des gens qui brandissaient des cordes en demandant que les Cinq soient pendus, des commentaires et des éditoriaux publiés dans la presse locale qui affirmaient que ce serait le premier pas vers l’élimination de Fidel Castro et qui réclamaient en même temps que Castro soit jugé après une attaque contre Cuba, comme ça s’est passé pour Noriega [après l’invasion de Panama par les troupes US, en 1990]. Je pense qu’Angela a eu la vie sauve grâce au réseau de soutien international et national, qui n’a pas existé dans le cas des Cinq. »

Q-Qu’est-ce qui a changé depuis les années où les Huit de Chicago, Ellsberg et Angela Davis ont été acquittés ?

« La société est devenue beaucoup plus punitive et c’est ce que reflète le système. Quand l’Assemblée générale de l’ONU a envisagé la possibilité d’interdire la prison à vie pour les jeunes - les moins de 18 ans -, le résultat du vote a été de 185 voix pour l’interdiction et une seule voix contre, celle des États-Unis. C’est parce que nous avons [aux États-Unis] 2 300 mineurs qui purgent des peines de prison à perpétuité, y compris plusieurs qui n’ont que 13 ans. Et il n’y a pas de débats sur ce thème aux États-Unis. Dans les années 1960, une condamnation à perpétuité voulait dire qu’au bout de 24 ans le prisonnier avait la possibilité d’obtenir une liberté sur parole, et qu’il fallait le libérer au bout de 34 ans de prison. Cela a été éliminé sous l’administration Clinton. Si tu es condamné à perpétuité, tu restes en prison jusqu’à la fin de des jours. »

« Quand j’ai présenté l’argumentation pour le recours en appel des Huit de Chicago, le tribunal avait accordé deux jours pour la présentation des arguments. Pour la présentation des arguments du recours en appel sur l’affaire des Cinq Cubains, on a accordé en tout 15 minutes pour les cinq prévenus. J’ai donc eu trois minutes pour argumenter contre la condamnation à perpétuité de mon client. On appelle ça ’efficacité judiciaire’, mais ça va à l’encontre des droits du prévenu. Ainsi, le système fonctionne plus rapidement et dans un esprit plus punitif, et il n’y a pas de possibilité de poser ce problème à personne. Aujourd’hui, nous avons des professeurs libéraux, très distingués, dont Alan Dershowitz, d’Harvard, qui demandent aux tribunaux d’émettre des ordres en faveur de la torture et un Attorney General [ministre de la Justice aux États-Unis] qui refuse d’admettre que maintenir un détenu la tête sous l’eau, c’est de la torture. Même un thème aussi fondamental que celui de la torture ne peut faire l’objet d’un débat profond aux États-Unis. »

Q-Pourquoi ce changement de climat ?

« Je pense que c’est une réaction liée à la décennie des années 1960, à ce que la majorité a vu comme étape trop tolérante, et qui a été suivie d’une abrupte augmentation de la criminalité et ensuite d’une réaction de vengeance, que nous traversons encore. Dans les années 1960, il y avait [aux États-Unis] quelques 700 000 personnes en prison et 600 qui attendaient au couloir de la mort. Aujourd’hui, il y a 2 millions de prisonniers et 3 200 personnes au couloir de la mort. »

Maître Weinglass estime aussi que les verdicts reflètent l’état d’esprit de l’opinion publique. « Les Huit de Chicago avaient raison au sujet de la guerre et du racisme. Dan Ellsberg avait raison sur la guerre du Vietnam. Angela [Davis] était évidemment innocente et son procès avait eu lieu au moment culminant de la lutte pour la libération des Noirs aux États-Unis. »

Parmi les procès les plus connus auxquels a participé Weinglass se trouve celui intenté contre Emily et Bill Harris à la suite de l’enlèvement de Patty Hearst, en 1974. Ils furent condamnés, mais Maître Weinglass estime qu’ils eurent un procès juste. « C’était un enlèvement à sensation. La rançon était la plus importante jamais versée et le père avait été obligé de débourser plusieurs millions de dollars pour acheter de la nourriture pour les pauvres. » Il faut noter que les Harris furent mis en liberté au bout de 10 ans de réclusion. Pourquoi ? « Disons qu’ils ont bénéficié de l’influence de la famille Hearst, qui n’a pas voulu que sa fille soit interrogée comme témoin pendant le procès. »

Apparemment, la biographie de Maître Weinglass mise en ligne sur Wikipédia a été rédigée par une personne de droite et malintentionnée car elle suggère que l’avocat a été assesseur du gouvernement d’Hanoi, ce qui est faux. « Cela me semble risible », dit-il, « je n’imagine pas que quelqu’un puisse croire que c’est une source honnête ». Par contre, il a assuré la défense de Jane Fonda après le séjour de l’actrice à Hanoi et les émissions où elle s’adressait aux pilotes états-uniens qui bombardaient la ville vietnamienne en leur demander de réfléchir aux conséquences de ce qu’ils faisaient. Cela avait donné lieu à un mouvement visant à accuser [Jane Fonda] de trahison et elle avait été convoquée pour comparaître devant le Comité du Congrès des États-Unis sur les Activités anti-américaines. « J’ai travaillé avec un groupe d’avocats qui pensaient que nous devions porter plainte pour contrecarrer cela. Mais, après avoir parlé avec Jane, nous avons décidé de nous engager sur une voie totalement différente : elle allait remercier le Comité de l’avoir convoquée pour déclarer et dire qu’elle était prête à le faire. C’était la bonne stratégie. Le Comité s’est réuni et a retiré la convocation. Ils ont eu peur des éventuelles déclarations de Jane. Ils n’ont jamais osé porter d’accusation contre elle ».

Une autre cliente [de Maître Weinglass] fut Amy Carter, fille de l’ex président [James Carter], arrêtée en 1987 avec 15 autres personnes pour avoir occupé un édifice de l’université utilisé comme centre de recrutement par la CIA lors de la guerre déclenchée par les « Contras » contre les sandinistes au Nicaragua. Les étudiants étaient accusés d’invasion criminelle. « Nous avons eu recours à la défense fondée sur la justification par l’état de nécessité qui en vertu de laquelle le client reconnaît ’oui, j’ai commis ce délit mais je dois en être excusé parce que je l’ai fait pour empêcher un préjudice plus important. Un jury conservateur du Massachusetts l’acquitta, ce qui fut une merveilleuse victoire. »

Aujourd’hui, Weinglass travaille aussi sur l’affaire concernant Kurt Stand et sa femme Theresa Squillacote, incarcérés depuis une décennie pour tentative d’espionnage (en faveur de l’ex Allemagne de l’Est) et pour avoir tenté d’obtenir des renseignements concernant la défense nationale « afin de les utiliser contre les États-Unis ». Le FBI avait placé des micros dans toutes les chambres du domicile des Stand et avait fourni le résultat de ses écoutes à un psychologue qui a entraîné un agent clandestin pour l’introduire dans la famille. « C’est une sacrée histoire », nous dit Maître Weinglass. « La majorité des Américains n’imaginerait pas que le FBI enregistre des conversations d’alcôve et les remet aux psychologues afin d’entraîner un agent dont la mission consistera à trahir une famille ».

Chaque affaire, nous dit-il, apporte son lot de « souffrance et de satisfaction ». Aujourd’hui, à 74 ans, il ne trouve aucune raison pour décrocher. « Dans mon cas, l’appel téléphonique typique commence par ’Vous êtes le cinquième avocat que je contacte’. C’est là que ça éveille mon intérêt. »

L’histoire des Cinq Cubains

Trois des Cinq Cubains purgent des peines de réclusion à perpétuité, les deux autres ont été condamnés à 19 et 15 ans de prison, après avoir été déclarés coupables par un tribunal fédéral des États-Unis, à Miami, le 8 juin 2001. Ils s’appellent Gerardo Hernandez, Ramon Labañino, Fernando Gonzalez et René Gonzalez. Ils étaient tous accusés d’espionnage. La défense a argumenté que leur mission consistait à noyauter et surveiller les groupes anticastristes, qui ont leurs bases à Miami, afin de prévenir des attentats terroristes contre Cuba. Ces organisations ont monté des attaques contre l’île pendant des années.

Les Cinq ont signalé que 3 000 personnes ont trouvé la mort à cause de ces attaques. Le procès, qui a duré 7 mois, avait commencé en novembre 2000 au milieu d’un climat d’hostilité. Mais, les recours des avocats de la défense pour obtenir que le procès se déroule ailleurs [qu’à Miami] furent rejetés. En 2005, un tribunal composé de trois juges de la Cour d’Appel de la juridiction concernée a annulé les condamnations et ordonné la tenue d’un nouveau procès ailleurs qu’à Miami. Cette décision a été révoquée ensuite par un tribunal de 12 juges. Neuf autres aspects de l’affaire sont encore en appel devant un tribunal de trois juges qui devrait rendre prochainement son verdict.

Source : Guardian Unlimited/ Guardian News and Media Limited 2008

http://www.guardian.co.uk/usa/story/0,,2237565,00.html

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