«Lorsque les Etats-Unis sont venus chercher Cuba, nous n'avons rien dit, nous n'étions pas Cubains.»
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CITATION DU JOUR :



ANALYSES
Les Juifs à Cuba, de Colomb à Fidel.
par Martial Leduc
19 juillet 2009

En 1483, Martin Luther est né, peut-être Rabelais. En 1483, note l’historien Randles, « le navigateur portugais Diogo Cao, en quête d’un passage reliant l’Atlantique à l’océan Indien, suit au prix de bien des difficultés et des périls la côte occidentale de l’Afrique, pénètre dans l’hémisphère austral et découvre l’embouchure du Congo. » En 1483, Christophe Colomb a pris connaissance de l’ouvrage de Pierre d’Aillly, Imago Mundi, qui lui inspire son grand dessein de rejoindre les Indes par l’Ouest. Il soumet son projet au roi du Portugal en lui promettant l’or du royaume de Cathay.

En 1483, Thomas Torquemada, Grand Inquisiteur, part en guerre contre les Marranes, ces Juifs convertis au christianisme, plutôt de force que de gré, et toujours suspects aux yeux de l’Eglise de judaïser en secret. Il rédige un code de procédure contre les Juifs, les Morisques, les hérétiques, les sorciers, les usuriers et les bigames et le met en application. Les suspects seront poursuivis par dizaines de milliers et deux mille « coupables » exécutés. Depuis deux ans déjà, dans les royaumes chrétiens « reconquis », les persécutions ont repris contre les Juifs déclarés et les morisques musulmans.

En 1492, Grenade est prise. La « Reconquête » s’achève. En 1492, Juda Ben Isaac Abravanel, médecin, philosophe et poète quitte Lisbonne pour s’installer en Espagne ; Colomb part découvrir l’Amérique, qu’il prendra jusqu’à sa mort pour les Indes. Les efforts de Torquemada aboutissent enfin : il obtient des Rois catholiques le décret d’expulsion de tous les Juifs d’Espagne, sous peine de mort. Ils seront deux cent mille à fuir, en abandonnant tous leurs biens ou réduits à les échanger contre des charrettes et des mulets car ils n’ont pas le droit d’emporter de numéraire. « Ils allaient priant qu’on leur achetât leurs biens, mais en vain ; ils échangeaient une maison contre un âne, une vigne contre un peu de drap ou de toile, car ils ne pouvaient emporter ni or ni argent. » (A. Bernaldez, Memorias del Reinado de los Reyes Catolicos. Madrid, 1952.)

La plupart gagnent le Portugal, mais ce n’est qu’un répit. Ils en seront expulsés quatre ans plus tard. Ils se tournent alors vers la Hollande, la France, l’Italie, les Balkans, l’Afrique du Nord, la Turquie. Plusieurs milliers d’entre eux vont tenter l’aventure américaine. Ils seront parmi les premiers compagnons de Colomb, de Sebastian Ovampo, qui fit le tour de Cuba et reconnut qu’elle était une île, de Diego Velasquez, de Cortes... « Selon F. Cantera Burgos qui a confronté des chiffres proposés par les différents historiens, et qui ne pense pas que le nombre total d’exilés de la Péninsule ait dépassé 165 000, la distribution se serait opérée comme suit : 3 000 en France, 9 000 en Italie, 21 000 en Hollande (plus Hambourg et la Grande Bretagne), 1 000 en Grèce, en Hongrie et dans les Balkans, 93 000 en Turquie d’Europe et d’Asie, 20 000 au Maroc, 10 000 en Algérie, 2 000 en Egypte et 5 000 en Amérique. » (Raymond Renard, Sepharad p. 52. Annales universitaires de Mons, 1966.)

Les historiens espagnols ont souvent évoqué les origines juives de Colomb. Elles sont bien improbables en dépit du nombre de nouveaux convertis qu’il fréquente, comme Luis Santangel, chancelier du Roi, Gabriel Sanchez, trésorier du Roi, Rodrigo Sanchez, parent du précédent et intendant de l’expédition. On sait qu’embarqueront avec lui Mestre Bernal, chirurgien, et les marins Rodrigo Sanchez, Alonso de la Calle, Rodrigo de Triana, Juan Cabrera… Mais il semble bien que la découverte des Indes orientales ne réponde pas plus à un souci de sécurité personnelle de la part du navigateur génois qu’à une prétendue recherche des tribus disparues d’Israël commanditée par les banquiers juifs espagnols selon la théorie de Simon Wiesenthal (La voile de l’espoir. La mission secrète de Christophe Colomb, 1973). La fable a pu naître du journal de Christophe Colomb lui-même, selon lequel il n’aurait reçu l’autorisation d’appareiller qu’une fois le royaume débarrassé des Juifs. La date limite de leur expulsion étant fixée au 2 août 1492, sous peine de mort ou de conversion. A Palos de la Frontera, la marée du 3 août emporta d’un même reflux vers l’Ouest, Colomb et ses compagnons, vers le Nord et vers le Sud des milliers de persécutés en route pour de nouvelles persécutions. Si des Juifs composent ses équipages, ils le doivent à leur connaissance du grec, de l’hébreu, de l’araméen... Colomb pense les utiliser comme interprètes auprès du grand Khan, et c’est au Juif Luis de Torres, son interprète officiel, qu’il confiera logiquement plusieurs expéditions de reconnaissance dans les Caraïbes. Colomb ne sera pas le seul chef d’expédition à distinguer les mérites des Juifs qui l’accompagnent. Hernando Alonso, soldat de Cortes, deviendra l’un des premiers gouverneurs coloniaux.

En Europe, les Juifs s’intéressent comme les Gentils à la géographie et à l’histoire du nouveau monde : Joseph Ha-Cohen (1496-1578), dont la famille a été expulsée d’Espagne, traduit en hébreu la Historia general de Las Indias et la Conquista de Mexico de Francisco Lopez de Gomara. Il y ajoute un récit de son cru relatant les découvertes de Colomb. Mais l’esprit de Torquemada, mort en 1494, ne peut demeurer sur le vieux continent, il traverse l’Atlantique et le même Hernando Alonso est arrêté en 1528. Le marchand Francisco Gomez de Leon, en 1613, fait les frais du premier tribunal de l’Inquisition à Cuba, il sera condamné aux galères et sa fortune, estimée à 149 000 pesos, tombera dans l’escarcelle de ses persécuteurs. Jusqu’en 1627, d’autres Havanais suspectés de « judaïser en secret » : Luis Rodriguez, Antonio Mendez, Blas Pinto, Juan Rodriguez Mesa et Francisco Rodriguez de Solis seront poursuivis par l’Inquisition et leurs biens confisqués.

Il n’empêche que la couronne d’Espagne tempère les ardeurs de la Santa Hermandad et tolère les Juifs pour leur efficacité. Aussi pour les sommes énormes qu’ils lui versent en échange de leur tranquillité. En 1628, Philippe IV accordera même aux financiers conversos « la liberté pleine et entière de commercer et de s’établir, espérant par-là reprendre aux pays étrangers une partie du commerce avec les Indes qu’ils avaient accaparé. Cette mesure permet aux Nouveaux Chrétiens d’étendre leur influence sur les principales voies d’échanges entre l’Espagne et l’Amérique. » (Henry Kamen, Histoire de l’Inquisition espagnole. Albin Michel, 1966.)

Au seizième siècle, Hernando de Soto, gouverneur de Cuba, achève la colonisation de l’île en exterminant les derniers Indiens. Pendant tout le dix-septième, les vocations expansionnistes se multiplient, s’affirment et compliquent la tâche des premiers conquérants. Cuba va subir les incursions et les pillages des flibustiers. Les corsaires français sont les premiers à prendre La Havane, en 1538. Ils mettent le feu à l’église et aux bâtiments du gouvernement, rançonnent la population, qui doit leur verser 600 ducats d’or. Hernando de Soto ordonne la construction d’une forteresse, le Castillo de la Fuerza, qui n’empêchera pas un autre corsaire français, Jacques de Sores, de prendre et de piller la ville en 1555. Les Anglais suivent leur exemple : Drake échoue en 1586 mais les incursions se poursuivent sans relâche jusqu’en 1762. Une armée régulière britannique assiège alors, prend et occupe la ville pendant un an.

En 1630, les Hollandais avaient pris Recife et s’étaient installés au Brésil. On y retrouve des Juifs séfarades expulsés d’Espagne puis réfugiés à Amsterdam qui viennent faire fortune aux Indes. De fortes communautés d’exilés d’Espagne s’établissent à Pernambouc et à Curaçao. Mais en 1654, les Portugais reprennent Recife et les Juifs, à nouveau exilés, tentent de rejoindre les autres colonies hollandaises. Ils n’y rencontrent pas toujours un accueil favorable. Peter Stuyvesant, gouverneur de la Nouvelle-Amsterdam, leur avait interdit les rives de l’Hudson. Quand le même Stuyvesant sera nommé gouverneur de Curaçao, après sa capitulation devant les Anglais, devenant du même coup l’organisateur de la traite des indigènes de Guyane dans les Caraïbes, ils préféreront éviter de tomber sous son autorité. C’est ainsi que plusieurs groupes vont se risquer à Cuba en dépit des bûchers de l’Inquisition.

Tous les « marranes » ne furent pas débusqués par les tribunaux catholiques, certains d’entre eux occupèrent des positions de premier plan dans les colonies. Le cas le plus étonnant est sans doute celui de Agustin Morell de Santa Cruz y de Lora. Né en 1694 à Hispaniola, il fut nommé en 1745 évêque de Santa Cruz de la Sierra en Bolivie, puis évêque du Nicaragua en 1749 et enfin évêque de Cuba en 1754. Le scandale de ses origines éclata avec la lecture de son testament après sa mort en 1768. On y trouva la prière commune à tous les Juifs afin que nul ne vienne profaner son cadavre, ainsi que le refus de se faire embaumer alors que c’était la coutume pour les grands personnages à l’époque.

Pendant toute cette période les Juifs à Cuba ne constituent pas vraiment une communauté. Ils ne sont que quelques dizaines de familles dispersées, sans même un ghetto, sans autres liens que commerciaux. Des liens qu’ils entretiennent avec les comptoirs séfarades dispersés à travers le monde. Une unité de culture les rassemble pourtant, et deux langues proches : l’espagnol médiéval devenu le judéo-espagnol, puis ladino, et le portugais. La pratique en privé de leur langue, ainsi que des rituels clandestins, même s’ils s’appauvrissent et dégénèrent au fil du temps, donnent à ces crypto-Juifs un sentiment profond d’appartenance. Mais si on les accuse de judaïser c’est souvent pour éliminer un concurrent gênant ou refaire un patrimoine endommagé par un naufrage. Grâce à l’Inquisition, les commerçants et financiers juifs se sont vus attribuer le rôle de caisses d’assurances au bénéfice de leurs collègues chrétiens. Mais les Séfarades ne sont pas les seuls Juifs persécutés. A l’antisémitisme institutionnel des royaumes européens, fait pendant l’antisémitisme « sauvage » des Cosaques révoltés contre la noblesse polonaise, qui en profitent pour piller et brûler les ghettos. Les massacres perpétrés au cours de l’année 1648 entraînent un exode massif vers l’Ouest de Juifs orientaux. Au dix-septième et au dix-huitième siècles, des communautés ashkénazes partent s’installer aux Pays-Bas, en Angleterre et dans les colonies du nouveau-monde.

Au dix-huitième siècle la traite des Noirs s’intensifie, la mise en valeur de l’île prend un nouvel essor et La Havane va devenir le grand marché aux esclaves de l’Amérique espagnole. Grâce à leurs bras, leur sueur et leur sang l’île se couvre de plantations. Après la canne à sucre vient la culture du tabac. Troisième ressource de l’île, le bétail. Les commerçants Juifs installés essentiellement à Santiago et La Havane, entretiennent des relations avec Amsterdam, Hambourg et New York. Un réseau qui sera utile au développement des contradictions économiques et politiques de l’île car, de son côté, la bourgeoisie créole souffre des limitations imposées au commerce. Le monopole royal du tabac déclenche une immense contrebande avec la Jamaïque, si bien qu’en 1705, la Couronne espagnole est contrainte d’accorder à Cuba la liberté de commerce avec la métropole puis avec le reste du monde.

Les mouvements migratoires amorcés aux dix-septième et dix-huitième siècles par les communautés ashkénazes reprennent et se poursuivent tout au long du dix-neuvième siècle. Le statut d’infériorité imposé par la Russie tsariste aux Juifs russes et polonais, mais aussi l’émancipation connue par les Juifs d’Europe occidentale favorise l’émigration en cascade des Juifs orientaux en Allemagne, en Angleterre et en France, puis en Amérique. A la fin du dix-neuvième siècle, l’Amérique du Sud, principalement l’Argentine, recevait encore de forts contingents qui fuyaient les pogromes russes et les exactions des Cent Noirs..

L’antisémitisme traditionnel de l’Eglise catholique encourage les manifestations populaires hostiles aux « assassins du Seigneur ». Jusqu’à l’approche de la seconde guerre mondiale, les processions à Santiago s’accompagnent de leur mise à mort symbolique mais explicite. « Le samedi saint, à l’Alléluia, les cloches sonnent d’une manière extraordinaire ; elles chantent alors les airs les plus gais, les plus impossibles de leur répertoire. A ce carillon grotesque se mêle le bruit d’une fusillade qui part de tous les points de la ville. C’est un tapage à ne savoir où se réfugier. Les gamins sont en grande joie, car ce sont eux et des jeunes gens qui font entendre ces multiples détonations : ils tuent et ils brûlent les Juifs en effigie. Depuis plusieurs jours, ils ont laborieusement préparé leur mannequin de grandeur nature ; ils en ont fait des caricatures des deux sexes, qu’ils ont habillées d’une façon ridicule : aux hommes ils ont mis des faux-cols et des habits prodigieux ; aux femmes des robes scandaleuses. Le samedi matin ils les pendent au milieu des rues, et, armés de fusils, de pistolets, ils attendent impatiemment le moment convenu pour le reste de l’exécution. Dès que les cloches donnent le signal, ils tirent avec rage sur ces misérables judios, ils mettent le feu aux pétards qu’ils leur ont attachés aux jambes, ils leurs prodiguent les plus dures injures, les frappent avec mépris et leur crachent au visage. Ils ne les abandonnent que quand, de tous ces mannequins, il ne reste que des tas de cendres. » (L’île de Cuba, par Hippolyte Piron. Librairie Plon, 1876.)

L’histoire de la communauté juive à proprement parler ne commence qu’après l’indépendance cubaine, arrachée en 1898. Les Juifs américains, que le rabbin Gershom Seixas avait ralliés à la cause de l’indépendance américaine en 1776 et qui avaient obtenu le statut d’égalité, font campagne pour l’indépendance des colonies espagnoles, ajoutant leur pierre au « destin manifeste » des Etats-Unis d’Amérique. Ceux de Floride en particulier, ont été de chauds partisans de José Marti. En 1868, ils s’engagent aux côtés des Mambis, tel Carlos Roloff, alias Akiba Roland, originaire de Pologne, tel Kaminsky, capitaine de l’armée de libération et ancien colporteur en Floride, tel encore Schwarz, aide de camp du général Calixto Garcia et Horacio Rubens, avocat new yorkais, membre de la Junte révolutionnaire ; ils récidivent en 1895, tels les Steinberg, Steinhart, etc.

C’est tout naturellement que ces vétérans des guerres d’Indépendance s’installent à Cuba, comme Frank Maximilian Steinhardt. Né à Munich en 1864, il émigre aux Etats-Unis et s’engage dans l’armée. En 1902, il est sergent dans les troupes d’occupation. Il sera ensuite nommé consul général jusqu’en 1907 et se lance dans les affaires. Il deviendra propriétaire de la Compagnie d’électricité de La Havane, de la Compagnie des transports urbains et de la brasserie Polar, entre autres. Les vétérans seront bientôt suivis par les négociants et les banquiers. La Constitution cubaine de 1902 garantit la liberté religieuse, autorise les cultes réformés et le développement des franc-maçonneries aux dépens du catholicisme. Peu à peu est abolie la législation discriminatoire contre les étrangers, c’est-à-dire contre les Américains qui investissent massivement dans l’île. Les Juifs, considérés comme étrangers, vont ainsi profiter des avantages accordés aux détenteurs de fonds nord-américains et pouvoir pratiquer ouvertement leur religion. Au prix de ce malentendu, Cuba va acquérir la réputation d’être l’une des terres d’accueil privilégiées pour la diaspora.

Au même moment, un vaste mouvement d’émigration s’amorce dans les pays musulmans. Les Séfarades voient leur situation matérielle et spirituelle se dégrader en même temps que la puissance de l’Empire Ottoman. « A partir de 1699, avec le détachement de la Hongrie et de la Transylvanie, commence le long démembrement de l’Empire ottoman, qui ne prendra fin qu’avec Atatürk en 1923... Des Juifs ballottés par les événements, tantôt sous administration russe, grecque, bulgare, serbe ou roumaine, il n’était tenu aucun compte... Toute la guerre d’indépendance grecque (1821 à 1829) fut accompagnée de tueries de Juifs... En Serbie, au cours des révoltes contre les Turcs, à l’instigation des marchands serbes, les Juifs furent souvent attaqués, expulsés, réintégrés, etc. Partout ils se croyaient revenus à l’instabilité du Moyen Age. » (Haïm Vidal Sephiha, L’agonie des judéo-espagnols. Paris, 1977.)

C’est ainsi que Cuba va recevoir un flot ininterrompu d’immigrants entre 1900 et 1914. La plupart avaient besoin d’aide et furent secourus par les organisations communautaires fondées par les Juifs américains, telle l’Union Hebrew Congregation (1904). Il faut attendre encore dix ans pour que les Juifs séfarades de Cuba fondent leur première organisation autonome : la Union Hebrea Chevet Ahim.

L’attitude du gouvernement cubain à l’égard de ces nouveaux émigrants est ambiguë. Le Sénat entend une communication du leader de la communauté, David Blis, et adopte une résolution en faveur du Foyer juif de Palestine. Mais l’intérêt que portent les sénateurs de l’époque, réputés pour leurs mœurs corrompues plus que pour leur philosémitisme, n’était que l’expression d’un souci plus mesquin : comment se débarrasser de ces hordes pouilleuses ? Alors, pourquoi pas la Palestine ? En 1920 et 1921, ce sont encore les émigrés ashkénazes de l’Europe de l’Est qui vont constituer le gros de la seconde vague. Cuba ne sera pour eux qu’une étape vers les Etats-Unis, avant que les lois restreignant l’immigration ne les obligent à y rester. Ils n’en continuent pas moins à arriver jusqu’en 1924. Le dénuement de ces réfugiés, rescapés des pogromes de Russie et de Pologne, incite les organisations juives des Etats-Unis à intervenir directement. Dès 1925, l’H.I.A.S. (United Hebrew Sheltering and Immigrant Aid Society, créée à New York en 1909) est représentée à La Havane et un Jewish Committee for Cuba fonctionnera jusqu’à son intégration au Centro Israelita.

Mais les Juifs de Cuba ne se contentent pas de contribuer à la sauvegarde de leurs communautés, ils luttent aussi pour la libération de la nation cubaine et pour l’émancipation de son peuple. Les 16 et 17 août 1925, des délégués juifs participent à La Havane au congrès national destiné à fusionner les groupes marxistes existant dans l’île et à constituer le Parti communiste de Cuba. Le procès-verbal du congrès atteste de la part prise par les Juifs progressistes à sa fondation : « Le comité exécutif du groupe communiste de La Havane, présidé par le camarade Carlos Baliño, procède à la réception des mandats des délégués suivants, conformément à l’ordre du jour approuvé : Enrique Flores Magon, du Parti communiste mexicain (Section de l’Internationale communiste), des camarades Alejandro Barreiro, Julio A. Mella, Carlos Baliño, délégués du groupe communiste de La Havane, des camarades Yoshka Grinberg et Yunger Semjovich, délégués de la Section juive ; Felix Gurbich, délégué fraternel de la Jeunesse communiste juive… » Juifs et non-juifs, les membres fondateurs du premier Parti communiste de Cuba entrent du même coup dans l’histoire, l’illégalité et la clandestinité.

Sur l’arrière-plan de la crise économique l’antisémitisme gagne du terrain. En Europe, l’arrivée de Hitler au pouvoir, les menaces de guerre et les persécutions nazies contre les Juifs, poussent à l’action les éléments les plus politisés de la communauté. La rébellion de Franco, le soutien à la République espagnole vont leur donner l’occasion et les moyens d’exprimer leurs opinions et de s’engager contre le fascisme. Des Cubains d’origine juive s’engagent dans les Brigades Internationales et comptent parmi les 850 volontaires de l’île qui combattront d’avril 1937 à février 1938.

Mais à Cuba, une campagne organisée par l’extrême droite créole et financée par l’ambassade d’Allemagne pousse les milieux gouvernementaux à adopter des mesures anti-juives, dont l’interdiction aux réfugiés de séjourner sur le territoire cubain. Les premières victimes de ces mesures seront les 917 passagers du Saint-Louis, arrivés à Cuba le 15 mai 1939, ils seront contraints de retourner en Europe ; rattrapés par les armées allemandes au fil des invasions, ils finiront presque tous dans les camps.

Le 13 mai 1939, le Saint-Louis, un paquebot luxueux de la compagnie maritime Hamburg-America, avait quitté le port de Hambourg, destination les U.S.A. via Cuba. Il avait été autorisé au transport spécial d’un millier de Juifs. Pour les nazis, le temps n’était pas encore à la solution finale, seulement à l’expulsion. Depuis la Nuit de cristal, en novembre 1938, des milliers de Juifs avaient été arrêtés et détenus à Buchenwald. Un petit nombre fut relâché contre l’engagement écrit de quitter l’Allemagne pour toujours en abandonnant leurs biens. Comme il n’est pas de petits profits, le gouvernement hitlérien se mit à vendre exclusivement des billets aller-retour sur le Saint-Louis qu’il affrétait au même moment, comme par hasard. Tout aussi opportunément, le bruit courut que le consulat de Cuba à Hambourg vendait un visa pour 500 dollars. Dans l’espoir d’acheter leur passage pour l’Amérique, les familles juives se précipitèrent de toute l’Allemagne et furent dépouillées tant par les nazis que par les services de l’immigration cubains. Le directeur de ces services, Manuel Benitez Gonzalez, un proche de Batista, déjà homme fort du régime de Laredo Bru, empocha cet argent contre fourniture de documents qui ne donnèrent pas le droit aux passagers du Saint-Louis de débarquer à La Havane et moins encore de gagner les Etats-Unis comme promis. Réfugié à Miami, responsable d’une radio anticastriste, le fils de Manuel Benitez reconnaît que son père a pu détourner cet argent mais que « cela avait sauvé des vies » !

Il y eut peu de réactions de la part de la communauté. Les modérés, les Juifs américains et les dirigeants du Centre israélite craignaient qu’une action d’envergure ne puisse être assimilée à un mouvement subversif et serve de prétexte à accroître la répression. Néanmoins la Fédération israélite de Cuba (1932-1935), le Comité intersocial (1932-1935) et la Comision Juridica (1933-1934) luttèrent pour la libération des Juifs emprisonnés pour raisons raciales. Les Séfarades, les Ashkénazes et les Juifs américains s’étaient unis dans le Jewish Comittee of Cuba (1935-1936) et, de 1936 à 1939, la Jewish Chamber of Commerce assurera la défense des intérêts juifs contre l’antisémitisme légalisé et représentera officiellement la communauté. Ce n’est qu’à la fin de 1939 qu’un Comité central, réunissant toutes les composantes de la communauté, sera reconnu comme organisme représentatif par les autorités cubaines. Il joignit son action à celle des forces antifascistes et soutint les Alliés pendant la seconde guerre mondiale. Mais pratiquement, l’agitation antisémite ne cessa qu’après l’attaque de Pearl Harbour par les Japonais et l’entrée en guerre des Etats-Unis.

Les réfugiés européens qui réussissaient à échapper aux contrôles de l’immigration, soit dix à vingt mille personnes entre 1933 et 1944, quittèrent Cuba pour les Etats-Unis peu après leur arrivée. On estime qu’en 1949, par exemple, 15 % seulement d’entre eux restèrent à Cuba. Après la guerre, l’immigration se réduisit considérablement et les rapports de la communauté avec la société cubaine évoluèrent rapidement. L’image traditionnelle du Juif imposée par l’Eglise catholique avait régné durant toute la période coloniale et postcoloniale, au point que de nombreux Juifs au début du siècle préféraient passer pour Allemands ou Polonais. L’image du Juif selon la propagande nazie vint s’y substituer et ne s’estompera progressivement que bien des années après la guerre.

A la fin des années 1940, il existait à Cuba 41 organisations juives sans relations entre elles. Après l’Holocauste, les Juifs de Cuba ressentent la nécessité d’unifier leur communauté. En 1953, ils fondent le Patronato de la Casa de la Comunidad Hebrea et construisent un immeuble de plus d’un demi-million de dollars. En 1956, la Comunidad Religiosa Hebrea Hadath Israel fait construire à son tour dans la Habana Vieja un immeuble de 150 000 pesos cubains, dont l’architecte sera Oscar Baisman et l’entrepreneur Jacinto Feh Leonard. L’édifice ne sera achevé que le 9 octobre 1959. A partir de 1957, le Centro Hebreo Sefaradi de Cuba entreprend dans le Vedado la construction d’un vaste centre communautaire qui ne sera achevé, lui aussi, qu’après le triomphe de la Révolution. La communauté restera pourtant partagée entre les Américains, les Séfarades et les Ashkénazes qui conservent chacun leur cimetière, leurs offices, leurs coutumes.

En 1925, la population juive de Cuba comptait environ 8 000 personnes : 2 700 Séfarades, 5 200 Ashkénazes et une centaine d’Américains. Un recensement de la communauté ashkénaze en 1952 dénombre 7 200 individus et, la même année, le total des Juifs à Cuba approchait les 12 000. Les trois quarts d’entre eux habitaient La Havane et ses environs. Les autres étaient établis dans une centaine d’endroits dans les provinces de Pinar del Rio, Santa Clara, Matanzas, Camagüey et Oriente. La majorité dans les capitales de ces provinces.

Les Juifs américains, qui furent les premiers à s’installer dans la Cuba moderne, s’intéressent à la canne à sucre, au tabac et prospèrent dans l’import-export. Les Séfarades, qui étaient arrivés à Cuba souvent sans ressources, avaient commencé dans le colportage et les « petits métiers ». Comme leur arrivée coïncidait avec une période de prospérité économique, ils ne rencontrèrent pas trop de difficultés au début. Mais les immigrants d’Europe de l’Est débarquèrent en pleine récession économique. Leur intégration à un pays tropical, dénué d’industrie lourde et inondé par la main-d’œuvre bon marché venue d’Haïti causa bien des problèmes. Beaucoup se tournèrent vers le commerce de détail et, en 1925, il y avait environ cinq cents marchands juifs à La Havane et à peu près trois cents autres dans les villes de l’intérieur. Ils s’étaient spécialisés dans l’ameublement, la confection et la chaussure. Les fabricants étaient pour une grande part Juifs, eux aussi, ainsi que la main d’œuvre. Entre 1925 et 1929, on estime qu’il y avait environ un millier de Juifs à La Havane. Ils rejoignirent les syndicats de branches existants, notamment dans le meuble et la chaussure. Certains devinrent dirigeants de ces syndicats et organisèrent des grèves y compris dans les entreprises appartenant à des Juifs. Le syndicalisme gagna également chez les colporteurs juifs et les coiffeurs.

En 1920, avec des fonds du Jewish Comittee, quelques familles tentèrent l’aventure agricole avec la Finca Paso Real Calbrazo, mais ce fut un échec. Durant la seconde guerre mondiale, des Juifs réfugiés d’Anvers amenèrent la taille du diamant et en moins d’une année (de 1942 à 1943) vingt-quatre ateliers étaient créés employant mille ouvriers. La situation économique des Juifs s’améliora peu à peu et à la fin des années cinquante les ouvriers avaient pratiquement disparu de la communauté juive.

Au plan culturel, chaque secteur de la communauté aspire à posséder ses propres institutions. La première école fut fondée par la congrégation séfarade Shevet Ahim. L’école talmudique Theodor Herzl, fondée en janvier 1924 à l’usage des enfants des trois communautés était subventionnée par l’U.H.C. et le Jewish Comittee of Cuba ; à partir de 1927 elle fut administrée par le Centre Israélite. En 1939 ses programmes furent adaptés aux programmes d’éducation laïque et elle prit le nom de Collège Autonome du Centre Israélite. Le collège Hebreo Sefardita Theodor Herzl proposait une éducation primaire combinée aux études religieuses. Fondé en 1935, le Collège Yabne était fortement marqué par le sionisme. L’Institut Hebreo Tahkemoni fournissait une éducation primaire à la fois officielle et religieuse aux enfants de la communauté ashkénazes. La Shalom Aleichem Schule, fondée en 1940, était progressiste et l’Ecole du Dimanche du Temple Beth Israel donnait aux Juifs religieux une éducation en langue anglaise. Un nombre considérable d’associations de jeunesse affiliées aux institutions communautaires remplissaient un rôle culturel non négligeable, que ce soient le Mouvement des Pionniers sionistes, le Club des Jeunesses sionistes, l’Organisation des Etudiants juifs ou les Macabi.

Les écrivains et poètes juifs cubains sont plutôt rares. On remarque pourtant un fort intérêt pour le théâtre, les soirées culturelles et les « rallyes littéraires ». En 1927, le premier livre publié par un Juif à Cuba est un recueil de poèmes : Oyl Indzler Erd, de N.D. Korman. Plus tard, dans les années vingt et trente, des œuvres en vers et en prose de Eliezer Aronowski, I.A. Pines, Pinchas Berniker et A.I. Dubelman sont publiés. Le journalisme se développe lentement autour de la publication en 1925 de l’éphémère Dos Frait Vort. A côté de Oyfgang, publication pro-sioniste en yiddish subventionnée par le Centre Israélite, qui parut de 1927 à 1930, le Havaner Leben - Vida Habanera, également sioniste, commenta les actualités juives et non-juives de 1932 à 1936, ainsi que le Dos Idishe Vort de 1933 à 1935. Le Folksenter (1943) était l’organe des communistes juifs et la revue Israelis traitait des problèmes généraux du judaïsme en langue espagnole.

Le triomphe de la Révolution en 1959 fut favorablement accueilli par la majorité de la communauté, particulièrement les jeunes et les gens de gauche, dont certains avaient combattu avec Fidel Castro dès la Moncada ou dans les partis et organisations opposés à la dictature de Batista. Un accueil d’autant plus favorable que la Révolution s’était donnée, pour la première fois dans l’histoire de Cuba, un ministre juif : Enrique Oltuski Osachki. Enrique Oltuski était le coordinateur du Mouvement du 26 Juillet pour la province de Las Villas quand Che Guevara y fut envoyé par Castro pour unifier les quatre maquis (Directoire révolutionnaire étudiant, Directoire dissident, le groupe de l’ancien président Prio Socorras et une guérilla communiste) qui luttaient dans les montagnes de l’Escambray. Guevara entreprit de « pénibles négociations » avec ceux qui, comme Oltuski, refusaient de combattre avec les communistes. Cet épisode n’empêcha pas sa nomination, à vingt-deux ans, au poste de ministre des Communications du nouveau régime, ce qui fit de lui le plus jeune membre du cabinet Urrutia. Mais lorsqu’il démissionna en juillet 1960 pour protester contre la « mainmise communiste sur la Révolution », il fut arrêté et passa plusieurs années en prison. Il fera néanmoins sa rentrée au gouvernement, au début des années 80, en qualité de vice-ministre des Pêches.

Bien que la Révolution cubaine n’ait jamais donné le moindre signe d’antisémitisme, les changements économiques et sociaux structurels qu’elle amena détruisirent pratiquement la stabilité économique de la plupart des Juifs cubains. « Il faut dire qu’ils ont joué une carte dangereuse, celle du capitalisme. Il était difficile de s’en abstenir dans des pays (ceux d’Amérique latine en général) où un Européen aperçoit tout de suite les ressources inexploitées et les débouchés inutilisés. Arrivés ruinés avec un petit pécule, quelle tentation d’ouvrir des usines ou des bureaux de commerce et de parvenir à l’opulence, pour le plus grand profit (sic) des populations indigènes, dont les produits trouvaient acheteur et la main d’œuvre employeur. Seulement, dans la plupart des ces Etats régnait et règne encore la plus grande iniquité sociale et il aurait été souhaitable que le peuple des persécutés mette sa voix, sa plume, ses bras au service de la révolution nécessaire. Répondant à leurs facultés d’adaptation, les immigrants juifs n’ont généralement pas agi de la sorte. Là où des mouvements socialisants étaient à l’ouvrage, ils y ont volontiers adhéré, mais là où c’était le désert, ils ont joui de la situation sans se préoccuper du reste... Dès le début de l’occupation (1904), des Juifs des USA vinrent à La Havane en si grand nombre qu’ils purent fonder une communauté de langue anglaise... Les Juifs cubains avaient bien pris soin de ne pas se compromettre avec les courants politiques soufflant à droite et à gauche et suscitant une alternance de rébellions et de répressions. Mais ils ne s’identifiaient pas au peuple souffrant, et à présent le nouveau régime économique, aussi bien que l’insuffisance des sympathies qu’ils se sont acquises dans les milieux révolutionnaires, mettent en doute la persistance de leur établissement dans l’île. » (Moché Catane, Les Juifs dans le monde. 1963.)

Il convient pourtant de rappeler les noms de Juan Elis, impliqué dans la conspiration « Soles y Rayos » de Bolivar ; de Augusto Bondi, participant à l’expédition de Narciso Lopez et néanmoins antiesclavagiste ; de Horacio Rubens, colonel de l’Armée de Libération et avocat du Parti Révolutionnaire Cubain ; de Miguel Magidson, Félix Gurvitch, Carlos Wasserman, fondateurs du PCC en 1925 ; de Yoshka Grinberg, membre du premier CC du PCC ; de Fabio Grobart, fondateur également du PCC qui fut jusqu’à sa mort en 1994 membre du Comité central ; de Noske Yalob, communiste, premier martyr de la dictature de Machado en 1928 ; de Bernardo Reinhardt, de Berl Waxman, de Isaac Hurvitz, de Yankel Burstein, tous communistes et victimes de Machado ; de Moisés Raigorodsky, commissaire politique de l’Armée républicaine espagnole, mort au combat ; de Victor Sarfati, membre du PSP et du M-26-7, combattant de l’Armée rebelle puis colonel de la DAAFAR ; de Martin Klein, pilote de l’armée de Batista, emprisonné pour rebellion et qui devint capitaine des FAR ; de Maximo Berman, communiste et combattant du M-26-7 qui devint ministre du commerce extérieur ; de Enrique Oltuski, déjà cité ; de Ricardo Subirana Lobo (Richard Wolf), membre du M-26-7, diplomate de la République de Cuba en Italie et Israel…

Après la chute de la dictature de Somoza, une campagne hystérique commanditée et financée par la C.I.A. tenta d’accréditer l’idée selon laquelle les Juifs du Nicaragua étaient victimes de mauvais traitements, que la révolution sandiniste soutenue par les Cubains organisait l’antisémitisme et que les Juifs étaient contraints de s’exiler. Pareille campagne fut déclenchée pour « prouver » l’antisémitisme du gouvernement castriste lorsqu’il prit position en faveur du mouvement national palestinien et reprit lorsqu’il condamna l’invasion du Liban par Israël. La mécanique de ces campagnes est toujours aussi simpliste qu’efficace : tous ceux qui n’apportent pas un soutien inconditionnel, hommes ou Etats, à la politique d’agression israélienne sont ou seront taxés d’antisémitisme.

Le propagandiste le plus acharné de cet amalgame, le rabbin Morton M. Rosenthal, était alors directeur du Département des affaires latino-américaines à la Ligue Antidiffamatoire du B’Nai B’rith (ADL : Anti-Diffamation League). Ainsi donc, quand les sandinistes reprochaient à Israël de fournir des armes à Somoza, ils faisaient preuve d’antisémitisme. Lorsqu’ils condamnaient l’aide matérielle, toujours apportée par Israël aux contras et aux troupes d’occupation salvadoriennes, ils étaient encore d’affreux antisémites. Tant que les Etats-Unis soutiendront l’Etat d’Israël, tant que les Etat-Unis estimeront que les mouvements révolutionnaires, nationalistes, guévaristes, castristes, communistes ou désignés comme tels, menacent leur sécurité et le libre développement de leurs capacités d’exploiter le monde entier, alors ils seront assurés d’avoir des rabbins Morton M. Rosenthal à leur côté.

Selon le rabbin de Panama, Heszel Klepfisz : « Les déclarations du rabbin Rosenthal ne se fondent pas sur des faits et portent préjudice à la cause juive en Amérique centrale et, à mon avis, à Israel aussi. » Stanley Clinton Davies, membre de la Commission des affaires étrangères de la communauté juive britannique, ancien porte-parole du Parti Travailliste pour les affaires internationales, considérait que l’ADL participait à la « manipulation sans scrupule de l’information sur le Nicaragua » à laquelle se livrait Washington. Le mensuel new-yorkais Jewish Currents, dans son numéro de novembre 1983 assimilait à de la désinformation pure la « croisade contre l’antisémitisme dans laquelle le rabbin Rosenthal est toujours impliqué. » (Le Monde diplomatique, n° 27, juin 1984.)

On retrouve dans ce type de comportement l’hystérie anticommuniste de la hiérarchie catholique dès les premiers jours de la Révolution cubaine. A contre-courant de l’opinion populaire, le clergé en quasi-totalité espagnol et fortement engagé avec le franquisme va chercher toutes les occasions de conflit avec le gouvernement. Les lois de la Révolution avaient bouleversé l’économie et les rapports sociaux dans l’île (réforme agraire, abrogation de la discrimination raciale sur les plages qui deviennent toutes publiques, baisse des loyers et de l’électricité, nationalisations, etc.) mais l’Eglise ne les avait pas attendues pour combattre l’action du gouvernement et alerter ses fidèles sur les conséquences de lois, inventées pour les besoins de la cause, comme la « loi sur l’autorité parentale » qui aurait fait des enfants cubains les enfants de l’Etat et qui aurait prévu de les envoyer en Union soviétique pour les endoctriner ! Abomination des abominations, l’ogre Castro allait confisquer aux parents leurs enfants pour en faire des rouges !

Avec la complicité de la C.I.A. et du Département d’Etat nord-américain, qui fournit abondamment des visas de complaisance, l’Eglise organisa « la mise à l’abri » des « futures victimes » de Castro. Au prétexte d’un danger fantaisiste, dont l’objet politique était de déstabiliser les classes moyennes et de les rendre hostiles à la Révolution, l’Opération Peter Pan sépara de leur famille, pour des mois, des années, pour toujours dans la plupart des cas, 14 000 enfants qui allèrent grandir dans des orphelinats et des familles d’adoption aux Etats-Unis.

Dans un souci d’œcuménisme étonnant, l’Eglise cubaine s’adressa aux responsables de toutes les confessions pour leur proposer ses services. C’est ainsi que le Jewish Family and Children’s Service, avec l’appui de l’United HIAS, participa à l’Opération Peter Pan. Une opération à laquelle ne s’opposa jamais administrativement le gouvernement cubain, au nom précisément du droit des parents à décider pour leurs enfants de l’endroit où ils devaient poursuivre leurs études, puisque c’était le motif officiel de leur départ. Au total, le nombre des enfants juifs qui quittèrent Cuba au cours de l’opération Peter Pan n’excéda pas 391, répartis dans 40 communautés de 23 états nord-américains, plus Porto Rico et le District de Columbia (Operacion Peter Pan. Un caso de guerra psicologica contra Cuba. Ramon Torreira Crespo et José Buajasan Marrawi, 2ème édition, La Havane, avril 2000.)

Comme le constate The Miami Herald le 2 octobre 1962, « les deux tiers des 10 000 juifs qui habitaient Cuba avaient quitté les Etats-Unis ». L’éloignement familial, la mise en sécurité à l’étranger de leur progéniture, au motif d’une loi qui n’aura jamais été promulguée ni même projetée, allait devenir sans objet pour les membres de la communauté. « De nombreux Juifs prirent part à l’exode, les uns parce qu’ils étaient propriétaires de commerces dans la Vieille Havane ; les autres, parce que leur idéologie sioniste les y poussaient, saisirent l’occasion pour émigrer en Israël, craignant que se déclare un antisémitisme qui n’a jamais existé ici. » (Docteur Alberto Edreira Pérez, La Havane, 5 mars 1999.)

Des milliers de Juifs cubains avaient donc choisi d’émigrer dans les premières années de la Révolution pour des motifs purement économiques ; leur départ fut d’autant plus facile que les nouvelles autorités les considéraient comme des « rapatriés » retournant en Israël. Pourtant, le plus grand nombre se contenta de gagner Miami et New York. Leur population, qu’on pouvait estimer entre dix et douze mille individus avant la Révolution, se réduisait à deux mille cinq cents en 1965 et mille cinq cents en 1970. Un millier dans la capitale et le reste dispersés dans les provinces de l’intérieur, principalement en Oriente et à Santiago. Un recensement effectué à la fin de 1963 dénombrait encore trois mille Juifs à Cuba. Un tiers d’entre eux avaient perdu leurs moyens de subsistance et ne survivaient que grâce aux deux autres tiers qui avaient été indemnisés lors des nationalisations ou qui avaient vendu leurs biens.

Cette situation s’est prolongée dans les années suivantes et le nombre des Juifs a continué à décroître. Les cadres et les techniciens employés par les entreprises nord-américaines partirent les premiers, puis les avocats, les médecins, tous ceux qui avaient un métier et qui pouvaient refaire leur vie aux Etats-Unis. Enfin les commerçants, les industriels expropriés et les retraités. Les institutions communautaires se délitaient, mais elle ne disparurent pas toutes. En 1965, il y avait encore cinq synagogues ouvertes au culte à Cuba : les anciennes synagogues du Sephardi Shevet Ahim et du Adas Israel dans la vieille ville, celle des Ashkénazes dans l’immeuble du Patronato et celle des Séfarades dans la nouvelle ville, ainsi que le temple réformé Beth Israel où les prières sont dites en anglais.

En 1973, Cuba rompait ses relations diplomatiques avec l’Etat d’Israël. En 1978, Cuba soutenait la résolution 3379 de l’O.N.U. qui assimilait le sionisme au racisme. Les autorités cubaines, qui se sont souvent opposés à la politique israélienne, à son alignement inconditionnel sur les positions de l’impérialisme américain lors des votes sur les résolutions de l’O.N.U. lorsqu’elles concernaient l’embargo, le terrorisme, le mouvement national palestinien ou les Etats arabes, n’ont jamais suspecté les Juifs cubains d’être des ennemis de l’intérieur.

Même au plus fort des crises : guerre du Golan, invasion du Liban, Intifada, mais aussi quand il dénonçait l’implication de l’Etat d’Israël dans la répression des mouvements révolutionnaires latino-américains, son soutien matériel et militaire au régime d’apartheid sud-africain, et même quand la confrontation se fit plus directe entre « conseillers » cubains et israéliens pendant la guerre d’Erythrée et en Angola, jamais la Révolution n’a pratiqué l’amalgame ni encouragé la moindre tentative de représailles, d’où qu’elle vienne, à l’encontre des Juifs à Cuba.

En dépit du blocus et des difficultés d’approvisionnement, les autorités révolutionnaires ont toujours donné aux Juifs orthodoxes les moyens d’une cuisine casher, de fabriquer du pain azyme et de se procurer certains produits au moment des fêtes religieuses. Si les relations sont parfois tumultueuses entre le gouvernement révolutionnaire et l’Etat d’Israël, le mouvement sioniste n’a jamais été interdit ; il continue d’exister à Cuba, ses associations poursuivent leurs tâches éducatives et culturelles, les contacts entre la Jewish Agency et l’Etat d’Israël n’ont jamais été interrompus. Notons qu’en 1970 il y avait quatre cents Juifs cubains dans les kibboutz israéliens.

Selon la Jewish Encyclopaedia (New York, 1960. Article Cuba, d’où sont extraits les renseignements concernant l’historique des organismes communautaires), l’école Albert Einstein fonctionna jusqu’au 1er septembre 1975 avant d’intégrer le système national d’éducation. Après cette date, des cours d’hébreu, d’histoire et de théologie juives furent donnés tous les samedis au Patronato jusqu’en 1980.

Le 2 février 1989, la Organizacion Juvenil Hebrea de Cuba, nouvellement créée, se donna pour but d’apprendre à la jeune génération de Juifs cubains à retrouver son identité. En mars de la même année, une étude réalisée par Moises Asis, Raquel Marquizer de Stolar et Alberto Baez Esquinazi recensait 891 individus dans la communauté répartis dans 305 familles, 180 étaient le résultat de mariages mixtes et dans 14 couples seulement les deux conjoints étaient juifs. Actuellement la communauté dispose de plusieurs institutions :

- la Comunidad Religiosa Hebrea Adath Israel de Cuba (Acosta y Picota, Habana Vieja), qui comprend la United Hebrew Congregation, la Sociedad Funeraria Jevra Kadisha qui a en charge le cimetière ashkénase de Guanabacoa, l’entretien des bains rituels (unica mikve) et la boucherie casher de La Havane ;

- le Centro Hebreo Sefaradi de Cuba (17 y E, Vedado) qui a en charge le cimetière de Guanabacoa et la vieille synagogue Chevet Ahim ;

- la Union Hebrea Chevet Ahim (Inquisidor 407, Habana Vieja), qui gère la plus ancienne des synagogues de La Havane, déclarée Patrimoine national par l’Etat cubain et Patrimoine de l’Humanité par l’UNESCO ;

- le Patronato de la Casa de la Comunidad Hebrea de Cuba (13 e I, Vedado), qui entretient une bibliothèque de plus de 13 000 volumes dont 2000 en Yiddish. On y trouve aussi l’école hébraïque Tikun Olam, la Asociacion Feminina Hebrea de Cuba, la Logia Benel Brith Maimonides et la filiale de Hadassa à Cuba qui gère une pharmacie pour les membres de la communauté.

Martial Leduc

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