"Lorsque les Etats-Unis sont venus chercher Cuba,
nous n'avons rien dit, nous n'étions pas Cubains"


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Rubrique : ALLOCUTIONS Thèmes : BACARDI | BLOCUS/EMBARGO | ONU
Felipe Perez Roque - ONU novembre 2003
par PEREZ ROQUE Felipe
mercredi 26 novembre 2003


DÉCLARATION DE SON EXCELLENCE M. FELIPE PÉREZ ROQUE, MINISTRE DES RELATIONS EXTÉRIEURES DE LA RÉPUBLIQUE DE CUBA, SUR LE POINT 29 DE L’ORDRE DU JOUR : « NÉCESSITÉ DE LEVER LE BLOCUS ÉCONOMIQUE, COMMERCIAL ET FINANCIER APPLIQUÉ À CUBA PAR LES ETATS-UNIS D’AMÉRIQUE »


New York, 4 novembre 2003

Monsieur le Président ;

Excellences,

Le blocus économique, financier et commercial appliqué à Cuba par les Etats-Unis d’Amérique doit être levé.

Le blocus contre Cuba équivaut, aux termes de la Convention de Genève de 1948, à un crime de génocide.

Le blocus est une aberration juridique. Il viole la Charte des Nations Unies, porte préjudice au commerce international et entrave la liberté de navigation. Il en arrive au point de punir les hommes d’affaires étrangers qui investissent à Cuba.

Le ton irrespectueux et grossier utilisé voilà quelques minutes dans cette salle par le représentant des Etats-Unis m’oblige à m’écarter de mon texte. Je comprends fort bien les murmures que ses mots grossiers ont soulevés dans cette salle.

Une attaque aussi basse et aussi irrespectueuse n’est, de mon point de vue, que le fruit du désespoir des représentants des USA devant l’isolement que connaît la politique de leur administration envers Cuba.

Le représentant des Etats-Unis a fait preuve ici d’irrespect, s’est rabaissé à des attaques personnelles. Ce ne sont pas là les méthodes de Cuba qui ne substitue à la vacuité argumentaire l’épithète irrespectueux, à l’argument fondé le qualificatif creux. Je peux assurer à cette Assemblée que le représentant des Etats-Unis a menti, et je vais le prouver. J’ai par ailleurs le devoir de le dénoncer, parce que cette Assemblée a le droit de savoir la vérité, parce qu’elle mérite le respect et qu’elle mérite que les représentants des Etats fassent preuve dans cette salle d’un minimum de décence et de politisse.

J’ai compté quinze mensonges ou marques d’irrespect que je commenterai brièvement ensuite, mais que je ne peux laisser passer sans plus.

En premier lieu, le représentant des Etats-Unis a dit que le blocus était justifié par « la lamentable histoire des droits de l’homme à Cuba ». Menteur ! De plus, les Etats-Unis n’ont pas le moindre autorité morale ni le moindre droit de juger la situation des droits de l’homme à Cuba ; ils feraient mieux de s’occuper des terribles violations de ces droits chez eux et de celles qu’ils provoquent au-delà de leurs frontières.

Deuxièmement, il a dit que le blocus appliqué à Cuba était une question bilatérale. Menteur ! Le blocus traque sur toute la planète les affaires, les investissements à Cuba en vertu des lois Torricelli et Helms-Burton, comme je le préciserai dans mon intervention.

Troisièmement, il a dit que le blocus a été instauré après les « expropriations ». Menteur ! Les mesures de blocus et de guerre économique contre Cuba ont précédé les nationalisations décidées en toute légalité par la Révolution cubaine.

Quatrièmement, il a dit que Cuba n’a pas offert d’indemnisations. Menteur ! Les lois de nationalisations cubaines prévoyaient des indemnisations, dont ont bénéficié de fait tous les propriétaires à Cuba, les Européens, les Canadiens, les Latino-Américains. Les seuls à n’en avoir pas bénéficié ont été les ressortissants nord-américains, parce que leur gouvernement le leur a interdit.

Cinquièmement, il a dit que le blocus cherche la liberté et la démocratie à Cuba. Menteur ! Le blocus vise à reconvertir Cuba en la colonie des Etats-Unis.

Il a dit encore que 175 000 Nord-Américains se sont rendus légalement à Cuba. Menteur ! Une bonne partie l’a fait au déni des lois nord-américaines. Par ailleurs, si l’administration nord-américaine ne craint pas ces voyages-là, pourquoi ne leur permet-elle de les faire ? Pourquoi alors plus de deux mille Nord-Américains font-ils aujourd’hui l’objet de procès pour l’ avoir fait ?

Il a dit encore que Cuba ne paie pas ses dettes. Menteur !

Il a dit que la pauvreté des Cubains ne provient pas du blocus, que celui-ci n’est pas un obstacle. Menteur ! Oui, il est vrai que nous sommes un pays pauvre du tiers monde. Mais, en tout cas, aucun Cubain ne se retrouve sans assistance médicale, contrairement à ce qui se passe dans ce pays-ci où quarante-quatre millions de personnes n’y ont pas droit.

Il a dit que Cuba a lancé « une répression brutale ». Menteur. Cuba a puni aux termes de lois cubaines des mercenaires qui touchent de l’argent des Etats-Unis et qui travaillent en faveur du blocus et de la subversion interne.

Il a taxé le président de Cuba de dictateur. Cette Assemblée-ci sait très bien que l’administration nord-américaine et son président Bush tentent, eux, d’imposer une dictature néo-fasciste à l’échelle planétaire.

Il a parlé enfin du gouvernement cubain comme d’ « un régime pervers et dictatorial auquel on voudrait dire : Bye-bye, baby ». On n’a jamais entendu dans cette salle des mots aussi irrespectueux !

Cuba accepte les différences de vues, d’arguments, d’idéologies, mais elle estime qu’il doit exister un minimum de respect envers les délégués et les pays qu’ils représentent.

Je suis au regret de dire au représentant des Etats-Unis qu’il n’aura pas la moindre chance, pour le restant de ses jours, de dire : « Bye-bye, baby » au peuple cubain. En revanche, c’est le peuple cubain qui lui dira, fort du soutien de la communauté internationale : Au revoir, blocus ; au revoir, génocide ! Et qui répond ici même à ses phrase irrespectueuses : ce n’est pas : « Au revoir ! » qu’il va pas dire à son dirigeant et président, mais « La patrie ou la mort ! Nous vaincrons ! »

Je reprends le fil de mon allocution.

Le blocus constitue une violation flagrante, massive et systématique des droits de l’homme pour le peuple cubain.

Les seules violations des droits de l’homme qui ont cours à Cuba, ce sont celles que le blocus engendre et provoque contre notre peuple et celles que les Etats-Unis commettent sur la base navale de Guantánamo qu’ils occupent contre notre volonté !

Le blocus lèse aussi les droits du peuple nord-américain, les droits des Cubains vivant aux Etats-Unis et les droits des ressortissants d’autres pays qui souhaitent commercer librement avec Cuba et y investir.

Je ne prononce pas un seul mot, de cette tribune, contre le peuple nord-américain, dont nous nous sentons les amis et que nous n’accusons pas. Nous le considérons comme une victime, tout comme nous, de la politique cruelle et insane de son gouvernement. Je n’accuse pas le peuple, j’accuse son gouvernement, qui subordonne sa politique cubaine aux intérêts corrompus d’une minorité mafieuse d’origine cubaine qui vit à Miami.

Le blocus constitue le plus gros obstacle au développement économique et social de Cuba. Et je le réaffirme ici même, contre les affirmations du représentant des Etats-Unis. Il a infligé à notre pays des pertes se chiffrant à plus de soixante-douze milliards de dollars, non moins de 1,6 milliard par an, sans parler des agressions, des invasions, des plus de six cents plans d’assassinat de notre chef d’Etat. Combien de carences et de souffrances aurions-nous évitées sans le blocus ? Cuba ne serait-elle pas arrivée bien plus loin dans sa noble ouvre d’égalité et de justice sociale si elle n’était en butte à ce blocus féroce et impitoyable depuis plus de quarante ans ?

Si l’administration nord-américaine est si convaincue que le gouvernement et les autorités de Cuba, que les dirigeants historiques de la Révolution cubaine ne jouissent pas du soutien du peuple, alors, pourquoi ne lève-t-elle pas le blocus ? Si, selon elle, nous nous en servons comme d’un prétexte, alors pourquoi nous ne l’enlève-t-elle pas ? Pourquoi n’ autorise-t-elle pas les Nord-Américains à venir à Cuba ?

Le blocus est une politique cruelle et absurde, que nul ne soutient ni aux Etats-Unis ni ailleurs. L’an dernier, cent soixante-treize Etats membres ont voté contre à l’Assemblée générale, car ils comprennent que le crime perpétré aujourd’hui contre Cuba peut demain les prendre pour cible.

L’idée que les Cubains vivant aux Etats-Unis soutiennent le blocus est fausse, je le dis tout net. Seule une minorité corrompue et ambitieuse, qui n’a pas eu le moindre scrupule à organiser et à exécuter des actions terroristes contre notre peuple, en souhaite le maintien. Elle rêve de rentrer en Cuba dans les fourgons des troupes nord-américaines, d’étancher sa soif de revanche et de pillage. Le président Bush - là aussi il faut dire la vérité - est l’otage des intérêts sinistres de cette minorité-là à laquelle il doit sa présidence, à la suite des élections litigieuses de 2000 qui l’ont installé à la Maison-Blanche par une seule voix d’écart à la Cour suprême.

Le président cubain a été réélu par notre Assemblée nationale, formé de députés élus au vote direct et secret d’un bout à l’autre du pays, dans le cadre d’élections auxquelles plus de 95 p. 100 de la population a participé. Le président des Etats-Unis a été déclaré président par la Cour suprême, au milieu d’un vrai scandale mondial, au point que le pays s’est retrouvé sans président pendant un mois !

Néanmoins, une masse de personnes croissante, toujours moins silencieuses et toujours plus actives, s’opposent à Miami à cette politique qui interdit des relations normales avec leurs familles et avec Cuba.

Les Etats-Unis doivent admettre que le blocus est moralement injustifiable. Ils doivent admettre qu’il a échoué, qu’il les isole. Loin de nous soumettre, nous sommes toujours plus solides et toujours plus indépendants ; loin de nous diviser, nous nous sommes unis ; loin de nous décourager, nous y avons puisé de nouvelles forces pour défendre notre souveraineté et notre droit à la liberté.

Monsieur le Président,

Les Etats-Unis doivent déroger la loi Helms-Burton. Ils n’ont pas le droit d ’imposer leurs lois au reste du monde. Ils n’ont pas le droit de dire aux Cubains comment ils doivent organiser leur pays. Ils n’ont pas le droit de financer et d’organiser la subversion à Cuba. Ils n’ont pas le droit de punir des hommes d’affaires d’autres pays à cause de leurs relations avec Cuba.

Les Etats-Unis doivent déroger la loi Torricelli. Ils n’ont pas le droit d’ empêcher les cargos d’autres pays de toucher des ports cubains. Ils n’ont pas le droit d’interdire à des filiales de sociétés nord-américaines dans des pays tiers de faire du commerce avec Cuba, au déni des lois nationales correspondantes.

Les Etats-Unis doivent permettre à Cuba d’exporter chez eux. Ils n’ont pas la moindre raison d’interdire les exportations de sucre, de nickel, de tabac, de fruits de mer et de poisons, de vaccins et de produits biotechnologiques, de logiciels et de tant d’autres productions cubaines.

Les Etats-Unis doivent permettre à Cuba d’importer librement de chez eux. Pas seulement des aliments, mais tout le reste, hormis les armes qui ne nous intéressent pas. Ils doivent éliminer les restrictions absurdes qui entravent et limitent aujourd’hui grandement les ventes de produits agricoles à Cuba.

Les Etats-Unis doivent permettre à leurs ressortissants de voyager librement à Cuba. Pourquoi leur gouvernement les poursuit-il ? Craint-il par hasard qu ’ils connaissent la vérité ? N’est-il pas ridicule de poursuivre une grand-mère qui va faire du vélo à Cuba ? Pourquoi le représentant des Etats-Unis n’a-t-il pas expliqué dans cette salle le cas de Mme Joan Slote, de soixante-quatorze ans, condamnée à payer une amende de huit mille cinq cents dollars pour s’être rendue à Cuba ? Qu’est-ce qui est vraiment démocratique : respecter le vote clairement majoritaire de la Chambre et du Sénat ou défendre avec un entêtement aveugle de vulgaires intérêts électoraux ?

Les Etats-Unis doivent cesser d’empêcher la libre circulation des idées. Ils doivent cesser de mettre des obstacles aux visites chez eux de scientifiques, de sportifs et d’artistes cubains. Ils doivent permettre à Cuba d’acheter des équipements et des techniques de pointe pour ses connexions Internet.

Les Etats-Unis doivent permettre à Cuba d’utiliser le dollar dans ses transactions commerciales avec l’étranger. De quel droit mettent-ils aujourd ’hui sous séquestre les sommes dues par Cuba à des compagnies ou à des gouvernements de pays tiers ?

Les Etats-Unis doivent éliminer la prohibition absurde qui empêche d’ importer chez eux des produits fabriqués dans des pays tiers parce qu’ils contiennent des matières premières cubaines.

Les Etats-Unis doivent permettre à la Banque mondiale et à la Banque interaméricaine de développement d’octroyer des crédits à Cuba. Sur ce continent, ces crédits ont été bien souvent volés par des gouvernants corrompus et déposés ensuite dans des banques nord-américaines. Ça n’est pas arrivé et ça n’arrivera jamais à Cuba !

Les Etats-Unis doivent autoriser leurs banques à faire des prêts à Cuba et permettre à leurs sociétés de commercer et d’investir librement dans notre pays. Ne s’agit-il donc pas de banques et de sociétés privées ?

Les Etats-Unis doivent interdire à la société Bacardí de voler et de contrefaire la marque de rhum Havana Club. Leur gouvernement n’a pas intérêt - je le dis sans ambages - à avoir des conflits avec Cuba en matière de marques et de brevets.

Les Etats-Unis doivent rendre à Cuba les actifs séquestrés et empêcher des trafiquants d’influence et d’ambitieux avocaillons de Miami de voler l’ argent cubain.

Les Etats-Unis doivent rendre à Cuba le territoire qu’ils occupent aujourd’ hui, contre notre volonté, à la Base navale de Guantánamo.

Les Etats-Unis doivent déroger la loi d’Ajustement cubain et accepter notre proposition de coopérer largement à l’élimination de la traite illégale d’ immigrants.

Les Etats-Unis doivent libérer les cinq jeunes cubains injustement incarcérés en violation de leurs droits de l’homme élémentaires et poursuivre les terroristes qui déambulent librement dans les rues de Miami.

Bref, les Etats-Unis doivent cesser d’agresser Cuba. Ils doivent reconnaître le droit de Cuba à l’autodétermination. Ils doivent laisser les Cubains en paix. Ils doivent admettre que Cuba est depuis le 1er janvier 1959, voilà bientôt quarante-cinq ans, un pays libre et indépendant.

Monsieur le Président,

Le président Bush a dit voilà quelques jours : « Cuba ne va pas changer d’ elle-même. » Erreur ! Cuba change tous les jours. Il n’existe pas de changement plus profond ni plus permanent qu’une Révolution. Elle changera, certes, mais vers toujours plus de Révolution et toujours plus de socialisme. Vers toujours plus d’égalité, toujours plus de justice, toujours plus de liberté, toujours plus de solidarité. Ainsi en sera-t-il, n’en déplaise au président Bush, car, comme l’a dit l’Apôtre de notre indépendance, José Martí, voilà maintenant cent vingt-trois ans : « Avant que de renoncer à notre volonté de libérer la patrie et de la rendre prospère, la mer du Sud s’unira à la mer du Nord et un serpent naîtra d’un ouf d’aigle ! »

Le président Bush a dit aussi : « Mais Cuba doit changer. » Je voudrais m’ arrêter un moment sur ce point : si cette phrase implique une menace de nouvelles actions contre mon pays, car c’est ainsi que nous l’avons interprétée à Cuba, alors qu’il n’oublie pas qu’il est le dixième de la liste depuis quatre décennies que nous sommes en butte à un blocus et à des agressions que nous avons su surmonter.

Il devrait aussi savoir que ses difficultés actuelles ne sont qu’un pâle reflet de celles qui l’attendraient s’il se trompait au sujet de Cuba. Il devrait savoir qu’il n’existe aucune force humaine ou naturelle en mesure de faire renoncer les Cubains à leurs rêves de justice et de liberté.

Il ne devrait pas prendre notre noblesse pour de la faiblesse. Il ne devrait pas prendre notre absence de haine pour de la crainte. Il ne devrait pas prendre notre disposition au dialogue pour un souhait de reddition, car il ne peut vaincre notre peuple. Il ne devrait jamais commettre l’erreur de croire que Cuba pourra être dominée un jour. Ce serait une erreur très coûteuse pour l’agresseur.

Je vous demande finalement, Excellences, au nom du peuple généreux et vaillant qui suit avec attention, là-bas dans ma patrie, ce que vous déciderez aujourd’hui, de voter pour le projet de résolution A/58/L.4, intitulé : « Nécessité de lever le blocus économique, commercial et financier appliqué à Cuba par les Etats-Unis d’Amérique ».

Je vous demande pardon pour les déclarations irrespectueuses et suant la haine que mon adversaire a prononcées ici, et je vous réitère le respect et la gratitude de mon peuple.

Je vous demande de voter pour le droit de Cuba, qui est aussi, de nos jours, votre droit à tous.

Je vous remercie.