"Lorsque les Etats-Unis sont venus chercher Cuba,
nous n'avons rien dit, nous n'étions pas Cubains"


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Rubrique : ACTUALITE Thèmes : CASTRO Fidel | CHAVEZ Hugo
Entrevue d’Ignacio Ramonet avec Fidel Castro sur le coup d’État contre Chavez
par CASTRO Fidel , RAMONET Ignacio
mercredi 26 avril 2006


Castro : " Le peloton d’exécution a refusé de fusiller Chavez "


Entrevue d’Ignacio Ramonet avec Fidel Castro sur le coup d’État contre Chavez au Venezuela, au mois d’avril 2002

Dans l’ouvrage Fidel Castro / Biographie à deux voix, publié par la maison d’édition Debate, le chef d’État cubain a confié à Ignacio Ramonet certaines informations inédites concernant les événements du mois d’avril 2002 au Venezuela.

Fidel Castro affirme qu’il a téléphoné au palais de Miraflores avant que Chavez se rende aux putschistes. Il lui a dit : « Ne te sacrifie pas ; ne fais pas comme Allende, qui était un homme seul. Tu as avec toi une bonne partie des forces armées, ne démissionne pas, ne renonce pas. »

Puis il décide de mandater le chancelier Felipe Pérez Roque pour qu’il se rende à Caracas, avec deux avions, pour qu’il ramène Chavez à Cuba.Entre-temps, il prend contact avec un « général qui l’appuyait ». Il lui révèle que le monde entier sait que le Président n’a pas abdiqué et il le presse d’envoyer du renfort pour le libérer.

Fidel Castro, qui a prononcé de nombreux discours, a accordé très peu d’entrevues. On compte quatre longues entrevues publiées depuis cinquante ans. La cinquième, menée par le directeur du Monde diplomatique Ignacio Ramonet, constitue l’essentiel de cet ouvrage, Fidel Castro / Biographie à deux voix, qui est en quelque sorte un résumé de la vie et de la pensée du chef d’État Cubain. Plus de cent heures de conversations, initiées en janvier 2003 et terminées en décembre 2005.

Voici donc un extrait de cet ouvrage, où il est question des événements qui se sont déroulés le 11 avril 2002 au Venezuela. Comme le dit le Commandant, il demeurera au pouvoir « tant et aussi longtemps que l’Assemblée nationale le voudra, au nom du peuple cubain ». L’ouvrage, qui doit paraître sous peu, est publié par la maison d’édition Debate.

Ignacio Ramonet : Vous avez dit que vous éprouviez une grande admiration pour Hugo Chavez, le président du Venezuela.

Fidel Castro : Oui, en effet. Voici un autre Indien, Hugo Chavez, un nouvel Indien qui est, comme il le dit lui-même, « un mélange d’indien », un métis, avec un peu de blanc, comme il aime le dire. Quand tu regardes Chavez, tu vois un autochtone, fils du Venezuela, un fils de ce pays métissé. Il possède tous les traits de noblesse de ce métissage, et un talent exceptionnel, réellement exceptionnel.

J’ai l’habitude d’écouter ses discours, on sent qu’il est fier de ses origines humbles, de son métissage, où l’on trouve un peu de tout, principalement les traits des autochtones ou d’esclaves emmenés d’Afrique, avec un mélange d’Indien. C’est la première impression qu’on a de lui.

Il se peut qu’il ait aussi des gènes de Blancs, et c’est tant mieux parce que le métissage est toujours bon, la combinaison desdites ethnies, cela enrichit l’humanité.

I. R. Vous avez suivi de très près l’évolution de la situation au Venezuela, en particulier toutes les tentatives de déstabiliser le gouvernement de Chavez.

F. C. Oui, nous avons suivi de très près ces événements. Chavez nous a visités lorsqu’il est sorti de prison, avant les élections de 1998. Ce fut un geste courageux, car on lui a durement reproché par la suite cette visite qu’il nous a faite. Il est venu et nous avons conversé. Nous avons découvert un homme cultivé, intelligent, aux idées très progressistes, un authentique Bolivarien.

Par la suite, il a remporté les élections. À quelques reprises d’ailleurs. Il a modifié la Constitution de son pays, avec un formidable appui populaire, celui des gens les plus pauvres. Mais ses adversaires ont tenté de l’asphyxier économiquement.

Au cours des quarante années de ce fameux régime démocratique qui a précédé l’arrivée de Chavez au Venezuela, j’estime qu’on a sorti du Venezuela quelque 200 milliards de dollars. Sans cette fuite de capitaux, le Venezuela serait plus industrialisé que la Suède ; il aurait le même niveau d’éducation que la Suède s’il y avait eu une vraie démocratie distributive, si ces mécanismes avaient réellement fonctionné, s’il y avait eu quelque chose de crédible et de vrai dans toute cette démagogie et cette publicité.

Entre l’arrivée de Chavez au pouvoir jusqu’au moment où il finit par établir le contrôle des changes, en janvier 2003, on calcule que plus de 30 milliards de dollars ont fui le Venezuela. Tous ces phénomènes, selon nous, créent une situation insoutenable dans notre hémisphère.

I. R. Le 11 avril 2002, il se produit un coup d’État contre Chavez à Caracas. Vous avez dû suivre ces événements de très près ?

F. C. Lorsque nous apprenons que la manifestation d’opposition à Chavez change de direction et se dirige vers le palais de Miraflores, qu’il y a toutes sortes de provocations, qu’on tire de coups de feu, qu’il y a des victimes, que certains officiers de l’armée se sont rebellés et se sont prononcés publiquement contre Chavez, que la garde présidentielle s’est retirée et que l’armée a l’intention de mettre le président sous arrêt, j’ai aussitôt appelé Chavez. C’était un homme sans défense mais un homme de principe. Je lui ai dit : « Ne te sacrifie pas, Hugo ! Ne fais pas comme Allende ! Allende était un homme seul, il n’avait plus un soldat avec lui. Mais toi, tu peux compter sur une bonne partie de l’armée. Ne démissionne pas ! Ne renonce pas !

I. R. Vous l’encouragiez à résister, les armes à la main ?

F. C. Non, au contraire. C’est ce qu’a fait Allende et il l’a payé de sa vie et de façon héroïque. Chavez avait trois choix : se retrancher dans le palais de Miraflores et résister jusqu’à la mort ; lancer un appel au peuple, à l’insurrection et déchaîner ainsi une guerre civile ; ou se rendre, sans abdiquer, sans démissionner. Nous lui avons conseillé d’opter pour la troisième solution. C’est ce qu’il avait lui aussi choisi de faire. D’ailleurs, c’est ce que nous enseigne l’histoire. Tout dirigeant populaire qui est renversé de cette façon, s’il n’est pas tué, finit toujours par être réclamé par son peuple, et tôt ou tard, il revient au pouvoir.

I. R. Avez-vous tenté de l’aider, à ce moment-là, d’une façon ou d’une autre ?

F. C. Dans de telles circonstances, nous ne pouvions qu’agir en utilisant les voies diplomatiques. Nous avons convoqué en pleine nuit tous les ambassadeurs accrédités à La Havane et nous leur avons proposé d’accompagner à Caracas Felipe Perez Roque, notre ministre des Relations extérieures, pour tenter de sauver Chavez, le président légitime du Venezuela. Nous voulions envoyer avec lui deux avions pour le ramener ici au cas où les putschistes décidaient de l’exiler.

Chavez avait maintenant été fait prisonnier par les putschistes et on avait perdu sa trace. La télévision vénézuélienne publiait sans arrêt des bulletins de nouvelles où l’on affirmait que Chavez avait démissionné, afin de démobiliser ses partisans et le peuple qui l’appuyait.

Heureusement, à un moment donné, on permet à Chavez d’effectuer un appel téléphonique. Il appelle donc sa fille Maria Gabriela. Il lui confirme qu’il n’a pas démissionné, qu’il est un « président sous arrêt ». Et il lui demande de répandre cette nouvelle. Sa fille a alors la bonne idée de m’appeler et de m’informer de la situation. Elle me confirme bel et bien que son père n’a pas démissionné de ses fonctions.

C’est alors que nous décidons d’assumer la défense de la démocratie vénézuélienne, sachant fort bien que des pays comme les États-Unis et l’Espagne - le gouvernement de José Maria Aznar -, qui parlent tellement de démocratie et qui dénigrent sans cesse Cuba, appuient le coup d’État au Venezuela.

Nous demandons alors à Maria Gabriela de répéter ce qu’elle vient de nous dire afin que nous puissions enregistrer sa conversation avec Randy Alonso, le directeur de l’émission Mesa redonda (Table ronde), de la télévision cubaine, qui jouit d’une bonne cote d’écoute à l’échelle internationale.

Peu après, nous convoquons les organes de presse accrédités à Cuba - il doit bien être quatre heures du matin ! - et nous les informons des derniers événements. Nous leur faisons entendre le témoignage de la fille d’Hugo Chavez. Aussitôt, la chaîne CNN transmet la nouvelle, et celle-ci se répand comme une traînée de poudre à travers tout le Venezuela.

I. R. Et que s’est-il passé par la suite ?

F. C. Bon, les militaires qui étaient encore fidèles à Chavez et qui avaient été trompés avec la rumeur de sa démission ont entendu eux aussi la bonne nouvelle. Cela nous a permis d’entrer en contact avec un général de l’armée qui était en faveur de Chavez. J’ai pu lui parler au téléphone. Je lui ai assuré que ce que la fille de Chavez venait de dire était véridique et qu’en ce moment, le monde entier savait que Chavez n’avait pas démissionné. J’ai longuement parlé avec lui, il m’a renseigné sur la situation militaire du moment, sur les hauts officiers qui étaient partisans de Chavez et ceux qui étaient contre. Avec ce qu’il me dit, je comprends que la situation est loin d’être perdue, parce que les meilleures unités des forces armées, les plus combatives, les mieux entraînées, sont favorables à Chavez. Je dis à cet officier que le plus urgent maintenant est de savoir où Chavez est détenu puis d’envoyer des troupes loyales pour le libérer. Il me répond qu’il est préférable que je parle à son supérieur immédiat et il me le passe. Je lui répète ce que j’ai déjà dit à propos des révélations de la fille de Chavez, et qu’en vertu de la constitution, celui-ci est toujours président du Venezuela. Je lui rappelle son devoir de loyauté, je lui parle de Bolivar et de l’histoire de son pays. Et cet haut officier, dans un élan de patriotisme et de fidélité à la constitution, m’affirme que s’il est bien vrai que Chavez n’a pas démissionné, il demeurera fidèle à son président qu’on a arrêté.

I. R. Mais à ce moment-là, vous ne savez pas encore où se trouve Chavez, n’est-ce pas ?

F. C. Chavez avait été conduit sur l’île La Orchila et se trouvait sans moyen de communication. L’archevêque de Caracas vient alors le visiter et lui conseille de démissionner, « pour éviter une guerre civile », dit-il. Il lui assène un chantage de type humanitaire et le presse d’écrire sa lettre de démission.

Chavez ne sait pas, à ce moment-là, ce qui se passe à Caracas ni à travers le pays. On avait même voulu le fusiller mais le peloton d’exécution, formés de simples soldats, refuse d’obéir aux ordres et menace de se rebeller. Plusieurs soldats qui montent la garde autour de Chavez sont disposés à le protéger et à tout faire pour ne pas qu’on l’assassine.

Chavez, lui, tente de gagner du temps avec l’archevêque. Il griffonne quelque chose sur papier mais craint qu’une fois sa lettre de démission écrite, on veuille l’assassiner. Il ne veut pas démissionner et finit par déclarer qu’on devra le tuer plutôt. Il n’y aura alors plus de sortie constitutionnelle possible.

I. R. Et pendant ce temps, vous aviez toujours votre plan d’envoyer là-bas des avions pour le ramener à Cuba ?

F. C. Non, après cette conversation avec certains généraux vénézuéliens, nous avions changé nos plans. Il ne s’agissait plus d’envoyer Felipe, notre ministre, avec des ambassadeurs à Caracas. Mais il y a une rumeur qui court en ce moment : on dit que les putschistes veulent expulser Chavez vers Cuba. Immédiatement, nous faisons savoir que si jamais cela se produit, nous allons retourner Chavez par le premier avion vers Caracas.

I. R. Mais comment Chavez reprend-il le pouvoir ?

F. C. Bon, entre-temps, on a pu reprendre contact avec le premier général avec qui j’avais déjà parlé. Celui-ci me dit qu’il a maintenant localisé l’endroit où Chavez est détenu, il s’agit de l’île La Orchila. Après quelques échanges de part et d’autre, je lui conseille, avec beaucoup de tact, trois choses fondamentales : discrétion, efficacité et force de frappe supérieure. Les parachutistes de la base de Maracay, la meilleure unité des Forces armées vénézuéliennes, toujours fidèle à Chavez, doivent se charger du sauvetage.

Pendant ce temps, à Caracas, la population se mobilise et exige le retour de Chavez. La garde présidentielle a repris le contrôle du palais de Miraflores et exige également le * président par usurpation du Venezuela.

Finalement, au petit matin du 14 avril 2002, libéré par un groupe de loyaux militaires, Chavez revient à Miraflores au milieu d’une apothéose populaire. Quant à moi, je n’ai pratiquement pas fermé l’oil pendant ces deux jours qu’a duré le coup d’État. Mais cela valait le coup, j’ai pu constater comment un peuple et des militaires patriotes ont défendu la légalité. La tragédie du Chili de 1973 ne s’était pas répétée.

I. R. Chavez est un représentant des courants militaires progressistes, mais en Europe, et aussi en Amérique latine, plusieurs progressistes lui reprochent justement d’être un militaire. Quelle est votre opinion sur cette apparente contradiction entre le fait d’être progressiste et aussi militaire ?

F. C. Au Venezuela, il y a une réalité, l’armée joue un rôle important dans le processus révolutionnaire bolivarien. Au Panama, Omar Torrijos fut aussi un exemple de militaire avec une conscience. Juan Velasco Alvarado, au Pérou, a lui aussi mené des actions à caractère progressiste évident. Il ne faut pas oublier, non plus, qu’au Brésil, Luis Carlos Prestes, un officier militaire, a effectué une longue marche, entre 1926 et 1926, un peu à l’exemple de celle qu’a réalisée Mao Zedong entre 1934 et 1935. L’écrivain brésilien Jorge Amado, dont j’ai lu toutes les ouvres extraordinaires, a écrit une très belle histoire à propos de cette marche de Luis Carlos Prestes, Le chevalier de l’espoir. Cette longue marche a été quelque chose d’impressionnant, elle a duré plus de deux ans et demi, traversant une bonne partie de cet immense territoire qu’est le Brésil, sans jamais subir une défaite. C’est donc dire que les militaires ont été capables de belles prouesses.

Il y a un autre cas : un militaire mexicain, Lazaro Cardenas, un général de la révolution mexicaine. C’est lui qui a nationalisé le pétrole. Il a été très courageux, il a effectué des réformes agraires et a gagné l’appui populaire. Lorsqu’on aborde les grands moments de l’histoire mexicaine, il ne faut jamais oublier ce qu’ont fait des personnalités comme Lazaro Cardenas, lui qui était un militaire.

Il ne faut pas oublier non plus que les premiers à se soulever, au XXe siècle, en Amérique latine, ce fut un groupe de jeunes officiers guatémaltèques, dans les années cinquante, autour de Jacobo Arbenz, pour participer des activités révolutionnaires.

Bien entendu, on ne peut pas dire que c’est un phénomène généralisé, mais il y a tout de même quelques cas de militaires progressistes.

Péron, en Argentine, provenait lui aussi des rangs militaires. Lorsqu’il arrive, en 1943, on le nomme ministre du Travail et il promulgue plusieurs mesures favorables aux travailleurs, de telle sorte que lorsqu’il est emprisonné, c’est le peuple qui viendra le libérer. C’était un chef militaire. Il y a aussi un civil qui a exercé une influence importante auprès des militaires, il a étudié en Italie au même moment où Péron s’y trouvait, ce fut Jorge Eliécer Gaitan. Tous deux étaient des leaders populaires. Péron était attaché auprès de l’ambassade argentine à Rome, durant les années trente, à l’époque de Mussolini. Il avait été à même d’apprécier certaines formes et méthodes de mobilisations de masses. Cela l’a influencé. Mais cette influence, Péron et Gaitan l’ont utilisée de façon positive, car Péron a mené à terme des réformes sociales importantes. Mais Péron a commis, si je peux dire, une erreur : il a offensé l’oligarchie argentine, il l’a humiliée en lui supprimant son théâtre symbolique, certaines de ses institutions symboliques. Il s’est servi des réserves et des ressources de son pays, il a amélioré les conditions de vie des travailleurs, et ceux-ci lui en étaient reconnaissants. Péron s’est converti en un véritable idole des travailleurs.

Traduction : Jacques Lanctôt http://lesogres.org/article.php3?id_article=1859